Que deviennent les enfants de l'Aide Sociale à l'Enfance?

Les enfants de l'Aide Sociale à l'Enfance

Ages au moment de la séparation:
• avant l’âge d’un an: 15
• entre 1 et 3 ans: 17 (plus des 3/5e sont donc séparés avant 3 ans)
• entre 3 et 5 ans: 5
• 6 ans et plus: 12.
Types d’informations recueillies:
• le discours des 36 jeunes que nous avons pu revoir (13 ont été
rencontrés une fois, 23 sont revenus plusieurs fois, souvent à
leur demande);
• les nouvelles, que nous avons eues par l’intermédiaire d’une
des deux familles, sur la situation des 13 autres.

 

 

I. Les traumatismes et leurs conséquences

Les traumatismes sont avant tout liés aux relations pathologiques à leurs parents et à la séparation d’avec eux. «L’horreur »,« le dégoût », « ils sont inexcusables », etc. Ce qui frappe dans le discours de la plupart de ces jeunes, c’est l’expression en des termes très forts, du traumatisme subi (« pas faire des gosses pour les mettre à la DASS »), de la sidération («mon père, il avait tué nos chiens et le cochon d’Inde à ma soeur. C’est le mal qui m’est resté le plus, j’y arrive pas, c’est de la méchanceté gratuite »), accompagné de blocages (« j’attends toujours que quelqu’un s’occupe de moi »), d’obsessions (« personne ne m’aide » répété des années, « j’ai un rêve qui me revient souvent, mais je ne le comprends pas »).
.
Sur les 36 jeunes majeurs de notre étude que nous avons revus, 27 en parlent spontanément, ce qui prouve que le traumatisme, souvent très ancien, est toujours présent dans leur esprit je fais encore des rêves que mes parents s’entre-tuent »). 

Parmi ceux qui ne l’évoquent pas: Deux viennent avec leur compagnon, ceci explique peut-être cela, deux ont été placés avant l’âge d’un an et se disent « adoptés ». Une autre qui croit avoir été placée à 8 ans (6 ans en fait) parce que «ma mère ne s’occupait pas de nous d’après ma tante », évoque les bons souvenirs qu’elle a d’un foyer et d’une famille d’accueil. «On va pas revenir en arrière, ça s’est passé comme ça, y a des familles comme ça – Tu en as souffert? – Non – Tu as fait deux tentatives de suicide? – Je veux pas m’en rappeler » (refoulement qui paraît actuellement efficace, cette jeune fille de 24 ans a un travail satisfaisant, vit avec un copain depuis 5 ans, elle a des contacts fréquents avec sa famille d’accueil et rares avec sa mère et ses frères et soeurs).

 

Leurs traumatismes touchent fondamentalement au désir de vivre, à la confiance dans la parole et à l’estime de soi: « J’aurais préféré mourir à ma naissance, que de connaître les monstres qui m’ont conçu ». « Elle aurait pas dû nous faire si elle pouvait pas (nous élever), faire des enfants pour les faire souffrir – Pensez- vous qu’elle vous ait fait dans cette intention là? – Je veux pas le savoir ». Il est souvent insupportable à ces jeunes de penser aux intentions de leurs parents, lorsque nous les évoquons c’est comme si nous prenions la défense de ces derniers, comme si nous leur cherchions des excuses, jusqu’à ce qu’ils puissent dire: « Je suis de mieux en mieux, j’ai trouvé une réponse simple à mes questions, je me dis que c’est la vie » (même ce discours là cache encore bien des conflits psychiques).
«C’est la faute de mon père si ma mère était enceinte – Est-ce une faute? – Si je n’étais pas née, je serais mieux, je souffrirais pas, ce serait bien pour tout le monde – Qui en particulier? – Ma mère m’a dit
qu’elle me regrettait». Le traumatisme les pousse parfois à avoir des conduites extrêmes pour provoquer leurs parents, pour attirer enfin leur attention, comme si savoir était plus important que la
vie elle-même. Exemple tragique: Un jeune de 22 ans délaissé par père et mère dit «quand je serai mort, j’aimerais bien être une petite souris pour voir la tête que fera mon père à mon enterrement». Il pensait
par sa mort avoir enfin une explication à l’abandon dont il était l’objet: quelques mois plus tard il se tue par excès de vitesse au volant de sa voiture. Un an après le décès, son père se sépare de sa
femme, la rendant responsable du fait qu’il n’avait pas élevé son fils.
«Ils mentent tous », «ma mère m’a raconté tellement d’histoires », «je ne crois plus la parole de l’adulte ». Entre les histoires qu’on leur raconte, celles qu’ils inventent eux-mêmes pour cacher leur réalité,
le vrai et le faux sont des notions qui n’ont plus beaucoup de sens. Nous avons vu qu’il leur arrive d’être fiers des mensonges de leurs parents.
La sécurité de base (« je suis important ») lorsqu’elle est blessée, frustre les enfants de ce capital (dont nous avons besoin pour trouver un socle à notre existence) et les amène à se mépriser, se détester.
Nous verrons plus loin que cette atteinte profonde de l’estime de soi aura des répercussions importantes dès qu’il leur faudra répondre à des questions essentielles: « Serais-je un jour capable d’être aimé, d’aimer, d’assumer des responsabilités?» 

Les questions existentielles tournent surtout autour de l’abandon et des relations pathologiques qu’ils ont subies: «Pourquoi je suis placé à la DASS, pourquoi mes parents n’ont pas pu m’élever?
», « pourquoi je suis placée et pas ma soeur?» (leitmotiv qu’une jeune fille a répété pendant toute son enfance). «Ma mère comment a-t-elle pu abandonner des bébés?», « comment une mère préférait
son copain à ses gamins?». « Pourquoi ma mère aime les Algériens qui lui ont fait que du mal, c’est impensable?» ou «Comment un homme peut-il détruire une femme à ce point?» se demande une
jeune fille dont le père persécutait sa mère. «Comment peut-on être attaché à des parents qui nous font du mal?», « est-ce que j’ai été violé?», se demandent deux jeunes qui cherchent toujours ce qui
peut être à l’origine de certains de leurs comportements incompréhensibles.
Depuis toute petite, Nadia ne souhaite qu’une chose, rentrer chez sa mère qui la rejette violemment. « Pourquoi je peux pas vivre avec ma mère…, j’ai tellement envie de savoir pourquoi je peux pas
vivre avec ma mère, que je voulais vivre avec elle pour le savoir » (depuis des années et malgré des entretiens médiatisés, elle refuse d’accepter la réalité). A 15 ans elle fugue de sa famille d’accueil et
tente de vivre quelques mois chez sa mère, elles se disputent violemment, sa mère la met à la porte. Elle continue: « je voulais m’entendre avec ma mère » nous haussons le ton en lui disant « tu
n’écoutes rien et ton expérience ne t’a pas servie ». Elle retourne chez elle à 17 ans: « J’y suis restée 5 jours, je suis partie, j’arrive mieux à accepter que ma mère me rejette. Quand mon demi-frère est mort
ma mère a pleuré, j’ai pleuré de la voir pleurer » (on la retrouvera quelques mois plus tard à nouveau couchée devant la porte de sa mère). A la majorité elle dit « Pourquoi elle me rejette, ça va pas dans
sa tête, c’est grave. J’arrive mieux à accepter que ma mère m’accepte pas. Je l’aime et l’aimerai toujours, elle doit en souffrir. J’ai réalisé qu’on avait le droit de dire non –Dire non c’est dire non à ta mère?
– Oui, c’est ça..., j’ai droit de vivre, je réalise que je pouvais plus compter sur ma mère. Faut plus que je pense à elle. J’aimerais me venger, lui mettre une balle ». Quelques mois plus tard elle ajoutera: «J’ai compris récemment que ma mère est cruelle, je ne croyais pas que des parents peuvent être comme ça. J’aimerais tellement renouer avec ma mère, lui mettre des claques, savoir pourquoi elle m’a rejetée… c’est une salope, une sorcière, c’est une malade, c’est une sociopathe. J’ai la rage, j’ai la haine, pourquoi aimer une malade?» Cette jeune fille séparée de sa mère très jeune pour maltraitance, rendue à 2 ans
puis placée à nouveau à partir de l’âge de 3 ans dans plusieurs familles d’accueil, va très mal à 20 ans.
Nous devons donc, ici, élargir la notion de « traumatisme précoce » développée par Bergeret et parler de traumatismes au pluriel.
En effet, les enfants vivent souvent des relations pathologiques, une séparation parents-enfant, des questions vitales sans réponse et les traumatismes peuvent se répéter de nombreuses années après la séparation.

 

L’attente désespérée d’une reconnaissance de la défaillance parentale
« J’attends toujours une explication avec les parents », « Je ne croirai pas tant que ma mère ne me dira pas « t’es bien »». Les jeunes cherchent par tous les moyens à ce que leurs parents reconnaissent
leur réalité traumatique.
« J’attends pas des excuses mais la phrase qu’il faut pour qu’il y ait un déclic entre lui et moi, qu’il reconnaisse qui il était, pas des excuses, c’est trop facile, mais qu’il prenne conscience ».
Une jeune femme de 20 ans, placée à l’âge de 2 ans, nous dit:
« Pourquoi mon père me croit pas, on peut pas discuter avec mon père, il est inaccessible, je l’ai vu plusieurs fois, il ne veut jamais me croire, je peux plus attendre, 15 ans que j’attends..., je sais pas ce que mon père attend ». Quelques mois plus tard elle nous apprend que son père
est venu voir son bébé qui vient de naître, il lui a dit qu’il « lui redonnait sa confiance », elle est ravie. Puis une nouvelle dispute éclate au téléphone: « Mon père est allé jusqu’à me dire que c’est moi
qui ai voulu faire partie de la DASS, je vais couper pour toujours. Il m’a toujours dit ça, c’est tout de ma faute, je lui réponds qu’à l’époque il était en prison [...], c’est pas un homme, ça a jamais été un père, il a jamais été là, m’a jamais élevée »

 

Une jeune femme de 25 ans nous dit: «Comment faire pour réveiller ma mère, tout le monde me dit « laisse tomber », je peux pas, j’y arrive pas. J’ai dit à ma mère « t’es pas une mère, tu seras pas une grand-mère, t’as voulu rester avec ton gars, t’as pas voulu me croire »…, j’attends toujours. – Qu’attendez-vous? – Qu’elle réalise, qu’elle reconnaisse ce qu’on a en mémoire, rien ne la touche, qu’est-ce que je dois faire pour la réveiller, j’attends que quelqu’un reconnaisse que ça s’est vraiment passé, j’arriverai à lui donner mon avis » (suivant les jours, la mère, probablement mélancolique, niait ou banalisait le traumatisme que sa fille avait subi).
Comme si pour pouvoir dépasser le statut de victime il fallait d’abord avoir été reconnu comme tel. Toute l’évolution psychique de ces jeunes est bloquée et suspendue à une parole parentale, qui ne vient pas .
Comment aider ces jeunes à sortir de la fascination, la séduction que leurs parents exercent encore sur eux? Il nous arrive, lors de la lecture de leur dossier par exemple, de convoquer imaginairement les parents et le service. Mais ne faudrait-il pas inventer un véritable procès public, au même titre que pour toute autre agression?
Non pour condamner ceux-ci, mais pour qu’ils soient contraints de parler et pour que soit reconnue publiquement leur part de responsabilité dans la souffrance de leur enfant devenu adulte, et le statut de victime de ce dernier.

Le refoulement et son destin:
parler et/ou ne pas parler, oublier «Je gardais ça pour moi, j’ai raconté des histoires pour couvrir mes
parents, j’ai commencé à parler à 18 ans », « Il y a seulement 2 ou 3 ans que je peux en parler, avant j’étais trop fragile, j’étais bloquée, j’avais trop peur » nous dit une jeune de 26 ans.
« J’ai pas envie d’en parler, et j’arrête pas d’en parler ». Nous constatons souvent que les jeunes sont pris dans ce paradoxe: parler et/ou ne pas parler de leur passé (avec une grande dépense
d’énergie et des tensions internes très vives par moments). Parler, est-ce une force ou une faiblesse? Est-ce que je vais supporter ce que je raconte? telles sont les questions qu’ils se posent.
Ce qui les pousse à se taire: « Si on en parle on y pense, si on y pense on espère, si on espère on craque – Tu n’as pas craqué? – Quand je suis tout seul j’y pense, je travaille moins à l’école » (preuves à
l’appui nous montrons à ce jeune de 20 ans que lorsqu’il a commencé à parler, il a fait des progrès scolaires).
Le refoulement leur permet de rester forts « tenir », ne pas souffrir:
« Je ne veux pas parler de mon passé pour ne pas être fragilisé », et leur évite le plus longtemps possible, d’avoir à nommer l’innommable:
« Pourquoi j’ai été placé, aucun ne me dit la vérité – Tu n’as pas voulu l’entendre? – On m’a dit que c’est parce que ma mère buvait et recevait trop d’hommes ».
Trois raisons au moins les poussent à parler:

a) Se débarrasser du passé traumatisant. « Je suis toujours dans l’histoire de ce qui s’est passé, faut que tout soit dit, il y a un noeud faut que ça sorte », « pour
tourner la page.»

b) Obtenir une reconnaissance de leur statut de victime.

c) Avoir une confirmation de ce dont ils se rappellent. Un jeune homme dira qu’il a un souvenir qui lui revient souvent, il était tout petit et revoit son père mettre « des outils dans un sac de toile et frapper à mort son chien », une autre fois il le voit avec un couteau vouloir frapper sa mère, il en garde une haine terrible visà- vis de son père et n’ose pas en parler avec celui-ci, alors qu’il aimerait tant savoir si ces souvenirs correspondent à la réalité.
 Ceci amène deux réflexions:

1) même si nous sommes convaincus de la pertinence de ces propos, nous ne pouvons pas en convaincre les jeunes et souffrons de les voir enfermés sur eux-mêmes.

2) Pour beaucoup de ces jeunes il est très difficile de « se rappeler », car les traumatismes sont tellement anciens qu’ils n’ont pu être représentés (« j’ai dû vivre des trucs qui me font juger les hommes »).
Si le refoulement cède en partie à l’âge adulte, certains vont mettre en place de nouvelles défenses: « J’en ai trop parlé, j’en parle plus, ça n’a rien changé » (qu’espéraient-ils changer: leurs parents,
leur histoire, leur souffrance?). Pour d’autres le retour du refoulé se fait avec des compromis: « Je n’en parle plus mais je regarde toutes les émissions sur les enfants malheureux, abandonnés ».
«La verbalisation du ou des traumatismes de l’abandon agit comme reconnaissance imaginaire, elle permet […] de donner libre cours à une souffrance connue mais jusque-là esquivée, de renouer avec l’authenticité du chagrin, d’amorcer un vécu de tristesse
»
Pourquoi se mettent-ils à parler après la majorité? Les jeunes évoquent l’un ou l’autre des arguments suivants: «Je voulais me battre, être fort, mais au fond j’étais faible, personne ne me comprend,
c’était trop dur d’en parler, maintenant un peu moins, tout supporter, tout cacher, même à soi-même, j’en pouvais plus ». Ce qui fait référence aux notions d’image de soi, de temps et d’authenticité. Ils
sont longtemps dans le refus de parler, de penser, d’entrer dans la vie. Le passé et l’avenir font peur, seul l’« ici et maintenant » est supportable.

 

 

II. Entrée dans la majorité et double appartenance familiale

« J’en ai marre de l’ASE, vivement que j’aie 18 ans ». C’est souvent un grand soulagement qu’ils expriment à la majorité: «Les foyers, les familles d’accueil, j’en pouvais plus », «maintenant je veux
profiter au maximum » ce qui permet de comprendre les tensions qui pèsent sur eux pendant toute leur enfance. La plupart disent: «J’étais de la DASS », ce qui prouve que ce service leur sert de référence,
d’enveloppe psychique, de contenant lourd (« après 18 ans, j’aurai encore la DASS sur le dos?»). L’utilisation du présent «J’ai honte d’être de la...» prouve que ce passé est, pour certains, encore
omniprésent et envahissant.
Le service propose/impose aux enfants séparés de leurs parents, de vivre dans un autre milieu (souvent une famille d’accueil) tout en gardant des relations avec leurs famille naturelle, cette double
appartenance leur est difficile à supporter. Nous savons avec Erikson (p. 48) que « les enfants forcés de vivre sur deux plans semblent souvent bloqués dans leurs attentes et paralysés dans leurs ambitions
», les jeunes dont nous nous occupons sont en effet souvent dans l’insécurité et la confusion (au passage d’une famille à une autre, l’enfant ne sait pas s’il doit pleurer d’en quitter une ou se réjouir de retrouver l’autre). S. Lesourd (p. 8) dira « les enfants placés sont souvent tiraillés entre leur famille d’accueil et leur famille d’origine; cette remarque clinique n’étonnera pas les professionnels.
Or il semble que, dans la pratique, cette déchirure si difficile à traiter soit souvent vécue par l’enfant comme un conflit de loyauté qui conduit à des crises violentes avec l’une des deux rives. L’enfant
ne peut qu’agir cette différence entre les familles, et trop souvent, les professionnels ne font qu’agir avec lui dans cette conflictualité».
Un adolescent de 13 ans, en famille d’accueil, nous dit qu’il craint de se détacher de « ses premiers parents », il ajoute que pour que le combat cesse dans sa tête, il devrait se détacher d’une de ses
familles mais ne le peut pas. Cet équilibre instable, insupportable pour beaucoup, peut se rompre à tout moment (il suffit de lire la presse). Ce que nous leur demandons est souvent au-dessus de
leurs forces; à l’adolescence, ils font des fugues, des tentatives de suicide, etc. Avant, ou après leur majorité, ils vont tous faire un choix entre leurs deux familles, en rompant les relations avec
l’une des deux, ou parfois avec les deux.
Un jeune homme quitte subitement sa famille d’accueil à 20 ans avec un CAP en poche, il zone sans travailler, reste quelques mois en CHRS (Centre d’Hébergement et de Réadaptation Sociale),
reprend subitement contact avec sa mère qu’il ne voulait plus voir depuis 9 ans, passe de temps en temps dans sa famille d’accueil et confie qu’il reviendra quand il «sera propre et aura un appartement
». Lorsque Erikson parle de double culture (1972 p. 66) il dit: « le patient peut acquérir le courage nécessaire pour affronter les discontinuités de la vie, […] cela non comme une réalité hostile
imposée de force mais plutôt comme la promesse, en puissance, d’une identité humaine plus universelle ». La plupart des 49 jeunes de notre population ont ressenti les exigences de leur situation
comme une «réalité hostile imposée », seuls 4 ou 5 ont acquis cette «identité plus universelle », c’est-à-dire qu’ils ont intégré la possibilité d’avoir deux familles. Si l’on attend de plus qu’ils accèdent à un
discours réaliste sur ces familles, on peut avancer qu’il ne reste dans notre population que deux ou trois jeunes qui remplissent ces conditions. La lucidité par rapport aux parents est un atout dans la
construction psychique, mais un danger: le sujet peut se retrouver sans attache, dans une grande solitude, souvent en errance.
Patricia qui souhaite retourner vivre chez sa mère depuis des années, se trouve à nouveau à 16 ans avec celle-ci devant le Juge des enfants. A plusieurs reprises, pendant cette audience, nous devons
contredire sa mère devant elle: «Qu’as-tu pensé à ce moment là? –
Je pensais, vas-y maman, bravo maman, continue, je suis fière de toi.
Elle a dit des mensonges, c’était bien, quand elle disait qu’elle téléphonait à ses filles chaque semaine, elle sait se débrouiller ». Deux ans plus tard, pour la première fois nous osons lui dire que sa mère est une enfant, que cette dernière n’assumait pas son autorité parentale, elle ne la défend plus devant nous. « Je suis seule, j’ai compris que je ne pouvais rien attendre de ma famille, heureusement que vous m’avez pas laissé rentrer chez ma mère à 16 ans, j’aurais jamais eu mon BEP ».
Aux dernières nouvelles cette jeune fille de 20 ans n’a plus de contacts ni avec sa famille d’accueil, ni avec sa mère, ni avec nous.
A 13 ans, nous l’avions aidée à retrouver sa mère qui vit dans un autre département, nous avions fait plusieurs entretiens mère-fille.
Tout le travail entrepris pour tenter de l’aider à renouer des liens avec sa mère et en même temps à accéder à l’ambivalence vis-à-vis de celle-ci, s’est jusqu’à maintenant soldé par une très grande solitude.
A 18 ans Patricia est partie vivre dans le département de sa mère mais sans aucun contact avec elle (elle a besoin d’être proche d’elle, mais ne peut supporter de la rencontrer tant son agressivité
à son encontre est encore vive).

Commentaires sur les décisions prises par le service
Sur les 49 jeunes de notre étude, 2 nous feront le reproche de n’avoir pas su les écouter, d’avoir « soutenu » leur famille d’accueil (il est bien entendu que d’autres nous en veulent sans pouvoir
l’exprimer). Une jeune fille révoltée, demande à nous rencontrer après sa majorité pour voir son dossier: «Ces adultes que vous soutenez (sa famille d’accueil) m’ont détruite, réduite en cendres, écrasée...
ça fait marrer quand ils écrivent (les travailleurs sociaux) «bon dialogue avec son assistante maternelle » alors que je faisais des cauchemars en famille d’accueil et que l’assistante sociale n’a jamais
voulu me croire. J’essayais de dire que ça n’allait pas avec ma nourrice, elle disait que j’étais menteuse. C’est ça la DASS, nous souiller jusqu’à la moelle sans notre avis, jusqu’à ce qu’on en crève. [...]
M’avoir menti et salie pendant 18 ans, c’en est trop ». Il nous sera très difficile de lui rappeler qu’entre 15 et 18 ans nous ne pouvions avoir aucun échange avec elle tant elle était en difficulté et
fuyante. Six mois après avoir passé des heures à lire tout son dossier, elle nous écrit « pour laisser éclater sa haine et sa colère, pour vous le dossier est clos, pas pour moi ». Elle nous reprochera également de l’avoir contrainte à aller en week-end chez sa mère jusqu’à 8 ans et d’avoir écrit qu’elle était « attachée à sa mère », alors qu’elle y était très malheureuse. Elle garde toutefois des
contacts avec nous. Elle a récemment souhaité « réglé ses comptes avec sa mère », nous avons pu les mettre en relation, elle a été surprise et inquiète de ne rien ressentir en la voyant.
Cela nous amène à toujours considérer la souffrance de l’enfant d’une façon globale (mauvais traitements, séparation et double appartenance familiale), et à nous demander chaque fois, si
en imposant certaines visites à ses parents, nous ne sacrifions pas le bien de l’enfant à celui de sa famille.
Nous poserons donc comme hypothèse que les traumatismes sont ressentis très différemment par chaque enfant du service en fonction de la force de leur moi. Il est important de mesurer rapidement leur capacité de résistance et de réaliser que la double appartenance familiale est insupportable pour
beaucoup.

III. L’organisation limite à l’adolescence et la post-adolescence

Pour Bergeret (1996 p. 140) « ce traumatisme précoce jouera le rôle de premier désorganisateur de l’évolution du sujet » et il ajoute (p. 142) que l’organisation limite, est « avant tout une maladie
du narcissisme ».
Le traumatisme ralentit ou bloque la construction du sujet (moi et surmoi principalement), c’est la raison pour laquelle, la plupart des jeunes du service ont une personnalité relativement peu profonde, basée sur le déni de la réalité intérieure, une relation d’objet anaclitique et une pensée égocentrique.
Les principaux mécanismes de défense qu’ils utilisent sont le refoulement, la défense maniaque, la projection (de la responsabilité de leur situation sur le service ou la société en général), le clivage,
le faux self (trois jeunes au moins ont présenté cette personnalité pendant leur minorité).
Au niveau de leur discours, les principaux symptômes sont les suivants:
Trouble de l’identité et insécurité: «Vivre ici ou là-bas, je sais même pas, je suis perdue », «Y a un trou dans ma vie qui m’empoisonne ». «Ma soeur me disait toujours « t’es pas chez toi ici », moi qui
n’ai pas de chez moi »
Perte d’estime de soi: « Je me méprise, je suis pas intéressante ». «C’est parce que j’étais mauvaise que j’ai été placée ».
Sentiment de différence, d’anormalité. Sentiment d’avoir « déjà beaucoup vécu, d’avoir grandi trop vite». Sentiment qui peut s’estomper avec l’insertion sociale: «Quand j’aurai mon chez moi, je serai plus différente ». Image d’une « famille nulle, famille cassée », «ma mère a été violée, ma soeur aussi, j’ai été violé 2014 11 11 144859et mon père est en prison pour viol ».2014 11 11 144836
Sentiment d’irréalité, de faux self, lorsqu’une jeune fille découvre que les amis de son père ne connaissaient pas son existence: «Pourquoi mon père a toujours fait comme si je n’existais pas?». Ou «Je voudrais refaire ma vie depuis le début». «Je me disais toujours, Sophie c’est pas ta vraie personnalité, tu joues un jeu, une voix en moi me disait que c’était pas moi, qu’un jour ou l’autre ma vie serait honnête» (après l’entretien, cette jeune fille nous écrit un poème sur les gens qui
«font semblant d’être heureux, qui font semblant de sourire»).
Perte de confiance fondamentale, sentiment d’échec relationnel indépassable, de fatalité: « J’ai tout essayé, j’ai jamais réussi, j’ai toujours été déçue, je peux rien faire contre ça ». «Chaque fois que je
fais confiance, je me casse la figure, je ne veux m’attacher à personne
Beaucoup en effet ont très peur de ne pas pouvoir établir une relation stable avec un compagnon ou une compagne, c’est souvent lorsque celle-ci s’installe qu’ils se rassurent, mais combien il leur
est difficile de croire que quelqu’un peut s’attacher à eux.
A l’adolescence la souffrance subie induit deux attitudes opposées: la passivité, l’assistanat, la dépendance («moi avec tout ce que j’ai vécu, on me doit...»), ou au contraire une grande combativité
(« faut être dur, faut se battre, avoir une revanche sur son passé »), ou une alternance des deux: « je veux plus voir personne, me débrouiller tout seul » et « vous me laissez tomber ». Ce faux désir d’indépendance peut aller jusqu’à la toute-puissance asociale: « j’emmerde
tout le monde, faire payer tout le monde ». Bergeret parle d’un « idéal du Moi puéril et mégalomaniaque», «d’ambitions héroïques démesurées de bien faire pour conserver l’amour et la présence de l’objet » (p. 149). Ici le désir de se surpasser, n’est pas pour « conserver » mais pour essayer de retrouver « l’amour et la présence de l’objet »: « j’ai fait ça pour prouver à mon père que j’étais capable de réussir » (alors que celui-ci est mort depuis 10 ans !). Souvent toutes
leurs actions sont faites pour restaurer leur image d’eux-mêmes, pour tenter d’améliorer leurs objets intériorisés, retrouver la « confiance de base » perdue (confiance dans la bonté et la gentillesse),
mais cette confiance semble ne pouvoir passer que par le parent défaillant. «Quand je serai installée, j’irai frapper à la porte de ma mère, pour lui montrer que je suis pas ce qu’elle a dit.»
Nous savons avec Bergeret que tous ces symptômes masquent un fond dépressif, il parle de « lutte incessante pour maintenir dans un anaclitisme obsédant une assurance narcissique couvrant
les risques dépressifs permanents » (1996 p. 24). Même si les termes de lourdeur (« la DASS sur le dos »), de vide, de solitude, d’échec, le laissent bien apparaître, pendant longtemps il n’est pas reconnu
par le sujet.
La première verbalisation de leur solitude (« Je suis sans racines, abandonnée, vagabonde », « dur d’être seule, j’écris, pas de réponse »), apparaît toujours lorsqu’ils ont pris de la distance par rapport à
leurs parents, qu’ils se sentent assez forts pour dire que leurs parents sont «malades » ou qu’ils n’arrivent pas à les comprendre:
«Ma mère est folle, en ville elle m’a pas reconnue, c’est une catastrophe, elle me dégoûte. J’ai pas l’impression que ce soit une mère; ça me désole, je peux pas y amener un enfant si j’en ai un. Je peux me confier à personne, je suis toute seule.» A 15 ans, une autre jeune fille nous dira
après une dispute avec sa mère: « Je suis seule, j’ai compris que je ne pouvais rien attendre de ma famille ». Ce sentiment augmente encore à la majorité: «Depuis que j’ai 18 ans tout le monde me laisse
tomber, vous vous fichez de savoir ce que je deviens ». Nous nous sommes souvent demandé quel rapport il y avait entre cette prise de conscience de la réalité des parents et la position dépressive de
M. Klein et Winnicott, nous pensons qu’ils ne vivent pas une vraie dépression du fait que la construction de leur surmoi est ralentie ou même empêchée par la carence de leur environnement.
Les conduites suicidaires sont heureusement plutôt rares. Julien fait à 19 ans un premier séjour en hôpital psychiatrique à la suite d’une tentative de suicide: « J’ai jamais dit maman à personne,
j’avais l’impression que j’énervais tout le monde, que personne ne m’aimait » – Tu avais envie de mourir? «Oui depuis que j’ai été renvoyé » (de sa famille d’accueil). Quelques mois plus tard, il fait une
deuxième tentative de suicide grave: « Je suis content d’être en vie, je ne voulais pas en parler, pas déranger quelqu’un ». Julien a revu son frère, il en est très heureux: «il est comme nous maintenant » (frère toxicomane, pour lequel il se faisait beaucoup de souci et qui semble s’en sortir). Nous pouvons alors reparler avec lui de son renvoi de sa famille d’accueil (il s’accrochait d’une façon pathologique
à celle-ci, à tel point que nous avions dû conseiller à la famille de le mettre dehors): «Vous avez bien fait, je me sens bien dans ma peau depuis que je suis parti ». Puis il reprend contact avec sa mère
qu’il n’a pas vue depuis des années. La démarche lui était difficile, moins par la distance (elle habite dans un autre département), que par l’attente désespérée d’une initiative venant d’elle. Julien est
satisfait de l’avoir fait, il « garde le contact » et ajoute « je suis mieux ».

A l’adolescence les jeunes testent leurs attaches familiales par des passages à l’acte, ce qui pour eux revient à se poser la question:
ai-je des personnes (dans l’une ou l’autre famille) sur qui je peux compter et qui m’acceptent comme je suis? Dans notre population nous pensons que 20 ou 21 jeunes peuvent répondre positivement
à cette question (40% environ)! Ce qui renvoie à « l’angoisse de non-assignation » dont souffre un grand nombre de jeunes du service (« n’être situé dans aucune filiation, n’avoir […] aucun lieu fantasmatique et aucune relation imaginaire de repli pour panser les blessures narcissiques de l’existence », M. Berger p. 153).
En fonction des symptômes qui ont été décrits ci-dessus il semble que 23 jeunes majeurs de notre population présentent une organisation limite (soit presque la moitié), deux manifestent des
symptômes psychotiques, les 24 autres ne présentent pas de pathologies graves de la personnalité.
Pour poursuivre la réflexion de F. Ladame, Dethieux, Raynaud et Abadie (1998) sur l’étiologie des états limites, nous ferons plusieurs remarques:
1. Tous les jeunes du service ont vécu, au moins, un traumatisme; or nous avons constaté que seuls la moitié d’entre eux développent une pathologie limite. Ce traumatisme ne suffit donc
pas à expliquer l’apparition d’un état limite.
2. Même si nous savons que certains enfants de notre population ont été abusés sexuellement, nous ne pouvons pas retenir ce facteur comme « le facteur étiologique principal » de ces organisations,
car il n’y a pas de rapport direct entre ceux qui ont subi cet abus et ceux qui développent un état-limite.
3. Connaissant les jeunes de notre population depuis leur jeune
âge (et souvent leurs parents), nous pouvons avancer sans beaucoup de risque que, pour eux, les interactions précoces mère-enfant ont été insatisfaisantes. Ce facteur n’est donc pas suffisant non plus pour expliquer l’apparition d’un état limite.
4. Si l’on met en relation l’âge de leur placement et l’apparition d’un état limite, on constate que certains enfants placés dans les premiers mois de leur vie présenteront cette pathologie (qui
va souvent entraîner des changements de famille d’accueil), alors que des enfants placés à 6 ou 7 ans ne la développeront pas. Il n’y a donc pas de rapport direct entre l’âge de l’enfant au moment de son placement et l’apparition d’un état limite (nous avons toutefois constaté que les enfants séparés très tôt de leurs parents, souffrent beaucoup moins de traumatisme). Notre étude permet de dire que les traumatismes et les interactions précoces mère-enfant pathologiques ne sont pas suffisants pour expliquer l’apparition d’un état limite chez l’enfant, c’est la force ou la fragilité du Moi qui va déterminer comment l’enfant réagit face aux traumatismes. La moitié les supporteront avec des souffrances plus ou moins importantes et des pathologies psychiques mineures (troubles de la personnalité ou du caractère), l’autre moitié présentera des troubles du comportement plus ou moins graves, quelques uns ne s’en remettront pas.

IV. Le dossier: savoir, comprendre

Chaque fois que nous le pouvons et dès que nous les sentons prêts (à partir de 15, 16 ans) nous proposons aux jeunes de (re)lire leur dossier. Nous pensons qu’il est très important pour chacun d’eux d’approcher au plus près la réalité de leur histoire, d’aborder les défaillances de leurs géniteurs. Environ 30% des jeunes, nous demandent après leur majorité à le consulter («Je veux ma vie »).
«Voir mon dossier mais progressivement », s’ils y reviennent à plusieurs reprises, c’est que cela leur fait peur, souvent ils n’osent pas dire les questions qu’ils se posent. Certains comprennent mal
ou déforment ce qu’ils entendent ou lisent. Leurs attitudes sont extrêmes: envie de le voir tout de suite (demande qui parfois ne peut être différée) ou refus. Leur peur se manifeste par de nombreux
mécanismes de défenses (défaut d’attention, désintérêt rapide, etc.). Certains gardent des contacts avec nous, sans vouloir lire leur dossier, ils disent que cela ne leur manque pas, qu’ils le
connaissent ou qu’il ne leur apportera rien de plus, ils ont des défenses solides: « Je me suis jamais demandé pourquoi ma mère m’a laissé, je sais que je cassais tout » (en effet, sa réflexion n’a pas évolué
depuis des années). Une mère de 33 ans nous dira; « J’ai pas de curiosité, ça m’intéresse pas, je veux être tranquille, faire ma vie ».
Une jeune fille de 25 ans ne souhaite pas voir son dossier, «une partie de mon passé que j’ai pas envie de voir », elle travaille régulièrement et nous donne de temps en temps de ses nouvelles. Une
autre qui ne souhaite pas non plus voir son dossier, change d’avis deux ans plus tard. Elle part soulagée en disant «en fait j’étais pas si turbulente que ça », elle reconnaît alors, qu’elle est venue parce que
son copain lui reprochait d’être « chiante ». Elle commence elle même
un « dossier » sur ses neveux placés pour « quand ils seront plus grands », elle se fait du souci pour eux, demande de leurs nouvelles et fait des démarches pour les rencontrer.
Voir leur dossier, est une opération mythique et presque sacrée. Ils ont besoin d’entendre certaines informations plusieurs fois, avec un certain rituel, par exemple ils vont répéter que nous
ne leur avons pas encore donné tel ou tel détail important.
Une jeune de 21 ans nous dit: «Je veux lire une bonne fois pour toute mon dossier et en finir », elle confond le dossier et sa mémoire, elle contestera des descriptions de son comportement, «c’est
n’importe quoi ».
Il faut de la force pour être confronté à la réalité de leur histoire, c’est pourquoi beaucoup attendent d’être dans une certaine situation pour l’aborder (mariage, mort d’un parent, naissance d’un enfant, installation dans un appartement, embauche, etc.).
Exemple: une jeune femme de 23 ans, mariée et mère depuis peu, demande à voir son dossier et nous dit « Je m’étais toujours promis devant ma mère légitime que j’allais chercher à savoir ce qui s’était
passé quand j’aurais une situation stabilisée ».


1. Ce qui les intéresse, ce qu’ils recherchent Expliquer l’inexplicable. Déjà enfants, certains cherchaient à avoir des éléments concernant leurs parents par tous les moyens.
En classe, en colonie de vacances, il leur arrivait de rencontrer des membres de leur famille (demi-frères et soeurs ou cousins) ou des enfants qui connaissaient quelqu’un de leur famille. Ils ont donc
souvent des nouvelles de façon détournée.
Connaître la vie de leurs parents, leur histoire, leur caractère (« Je veux tout savoir sur mon père, je ne le connais pas, je fais que penser à lui »), pour essayer de comprendre les raisons de leur placement,
pour « reconstituer le puzzle » de leur départ, c’est souvent la seule chose qui les intéresse dans leur dossier. En fait, il s’agit plus ou moins consciemment de trouver un responsable, un coupable:
«C’est ma faute, la faute à la DASS, ou la faute de mes parents?» « Je sais toujours pas qui nous a placés, tout le monde dit que c’est ma grand-mère.»
Ils sont persuadés que le dossier leur apportera la réponse à une question qui leur tient à coeur parfois depuis des années. Certains recherchent l’état civil de leurs parents ou de leurs frères et soeurs
(dates et lieux de naissance, nom de jeune fille de leur mère...), dans le but de retrouver des membres inconnus de leur famille.

Il n’est pas rare qu’à la suite de cette consultation ils entreprennent des démarches, sur minitel par exemple; certaines aboutissent à des rencontres.
Ils cherchent des références à leur toute petite enfance, par exemple des photos « j’ai pas de photos de moi petit », pour avoir des traces de leur existence avant le placement familial, même parfois
se prouver qu’ils existaient, ce qui confirme, si cela était nécessaire, que la séparation introduit une brisure dans la continuité du sujet (mais il leur manquera toujours les commentaires des proches sur
ces photos – le « contrat narcissique » familial de P. Castoriadis- Aulagnier – qui inscrivent l’enfant dans l’une ou l’autre des deux lignées). Ceux qui sont parvenus à retrouver une photo, la garde
précieusement dans un album ou dans un « dossier ».
Une jeune femme de 26 ans, dont les 2 parents sont morts, va lire avec une très grande satisfaction un rapport détaillé d’une assistante sociale décrivant la vie de ses parents malades mentaux
et alcooliques pendant leurs trois premières années de mariage, jusqu’à la naissance de leurs filles et le placement de celles-ci. Elle recevra la lecture de ce document comme un « héritage »
puisqu’elle souffre de n’avoir reçu aucun objet ayant appartenu à ses parents. Elle est très contente de découvrir dans son dossier, une lettre de sa mère demandant des nouvelles d’elle et de sa soeur,
mais elle reconnaît que c’est peu. Elle élève ses enfants, son mari travaille, elle se dit « heureuse ».

2. Le non-dit
Certains prennent des rendez-vous et ne viennent pas ou viennent et n’écoutent pas, ils craignent la révélation de secrets, ils pensent qu’on leur cache encore et toujours quelque chose, qu’ils
ne sauront jamais tout. Comme si un mystère honteux devait planer ad vitam æternam autour de leur histoire. Une jeune fille qui a passé deux demi-journées à consulter en détail son dossier, nous
écrit 8 mois plus tard: «Vous m’avez caché certaines choses de mon passé qui me paraissent indispensables... Je vous accuse de m’avoir caché certains détails ».
Une jeune femme de 22 ans, mère de deux enfants, veut « savoir ce qui s’est passé, trop de sous-entendus. Y a un problème sur ma santé, je sais même pas ce qui s’est passé quand j’ai été hospitalisée. J’ai eu un trauma crânien, parait-il que j’étais tombée de mon lit »: nous lui rappelons
ce qu’elle sait déjà, qu’elle a été placée suite à un signalement de l’institutrice de maternelle pour suspicion de maltraitance (nous ne saurons pas si cette fois-ci elle a entendu).

Une jeune fille nous dit « Pourquoi j’ai été placée, aucun ne m’a dit la vérité »: nous lui donnons la preuve du contraire, elle admet que la première personne qu’elle a écoutée lui parler de l’alcoolisme
de sa mère, était sa soeur alors qu’elle avait 12 ans. Il y a donc un accord implicite entre se taire pour les parents et ne pas entendre pour l’enfant. Mais le non-dit est une forme de maltraitance,
un silence qui devient très pesant, maintient une relation d’emprise des parents sur l’enfant et crée chez ce dernier un sentiment de trahison. « On ne m’a pas dit les choses essentielles que mon
père n’est pas mon père...», ou « On ne m’a jamais dit comment mon père est mort quand j’avais un an, ni les raisons de son suicide ». A qui s’adresse le «on», au service ou aux parents?
– Au service: Cette jeune qui cherche les raisons du décès de son père, est étonnée de voir qu’il n’est rien écrit dans son dossier à ce sujet. Notre étude devrait permettre de déterminer ce qui est
important, pour les enfants, de consigner dans leurs dossiers.
– Aux parents: beaucoup d’adolescents leur rendent visite et attendent qu’ils s’expriment sur des sujets qui les préoccupent, alors que les parents évitent ces sujets (« pourquoi j’ai été placée,
aucun ne me dit la vérité, ma mère me dira jamais, elle disait « t’as qu’à demander au juge, au directeur, t’es trop jeune pour savoir »»).
Ce sera le comportement sexuel de sa mère pour l’une, les raisons de l’incarcération de son père pour une autre, etc. La première sait que son père forçait sa mère «à coucher avec son cousin », qu’un
moment elle était sans domicile fixe; « depuis plusieurs années, je me demande si ma mère a fait de la prostitution » (le mari actuel de sa mère lui ayant dit qu’il l’avait trouvée «à la gare »), elle questionne
donc autour d’elle, essaie de faire parler sa mère, «ça la soulagera », mais surtout sans laisser paraître ce qu’elle soupçonne. La seconde se demande, depuis des années, pourquoi son père est en prison
(elle a dérobé de l’argent et fait une fugue à 15 ans pour essayer d’aller le voir). Elle ne comprend pas que nous l’ignorions, ne nous croit pas. Elle mettra plusieurs années avant de se décider à
écrire à son père. Après sa majorité, elle nous dira qu’elle le savait depuis longtemps, sa mère lui avait dit: « pour viol » (rituel dont nous avons parlé plus haut).
Nous rencontrons une seule fois un jeune de 21 ans. Il a demandé à consulter son dossier et a découvert que sa mère n’a pas eu un « accident de mobylette », mais qu’elle est restée handicapée suite à des violences de son propre père sur elle.

Il en veut très fort à ses frères et soeurs qui l’ont laissé «à part de la chose ». A plusieurs
reprises nous lui demandons s’il en veut à son père depuis qu’il sait ce qui s’est passé, il répond que non, que c’était «à ses frères de le lui dire ». Ce jeune homme est resté bloqué sur la frustration du
non-dit familial (« on m’a toujours caché la vérité »), sans pouvoir intégrer la gravité de ce qu’il vient d’apprendre. Il ne peut pas réaliser qu’à la suite de ce drame, sa mère est restée grabataire, lui a
passé toute son enfance en famille d’accueil. Cette information récente n’est ni reconnue ni intégrée. Cela nous rappelle ce que dit M. Glicenstein (1997): « Ces enfants ont un rapport particulier
avec leur histoire. [...] Ils ne peuvent se l’approprier ni s’y reconnaître, elle leur est étrangère ».

3. Les commentaires sur leur histoire et celle de leurs parents
Certains font des remarques très pertinentes: « Il valait mieux aider la mère, la placer pour qu’elle arrête, sinon raison de plus si on place ses enfants pour qu’elle boive.» « Il fallait empêcher mes parents, les séparer, les soigner », un seul a pu ajouter « il fallait m’enlever plus
tôt de chez moi ». Ce qui leur est le plus insupportable, c’est notre impuissance à guérir leurs parents et notre référence à la liberté individuelle: Pourquoi avez-vous laissé mes parents se détruire
sans intervenir (en cas de conflit dans leur couple, d’alcoolisme, de
toxicomanie...)? Ils ont raison de nous laisser entendre que notre attitude est plutôt de la lâcheté. En effet comment leur expliquer que la loi n’autorise pas à contraindre des parents qui s’entredéchirent
à se séparer, mais qu’elle autorise, pour cette même raison, à les séparer de leurs enfants?
«On m’a dit que mon père était schizophrène et psychopathe, qu’est-ce que ça veut dire? (après avoir écouté une définition de ces deux termes, le jeune homme ajoutera) Non il n’était pas schizophrène
mais psychopathe peut-être ».
Une jeune femme de 24 ans, mère de 2 enfants, se demande « comment voir mon père, quand on est en conflit avec sa belle-mère et que mon père refusait de venir en famille d’accueil et au service?».
Elle a effectivement beaucoup souffert de ne plus voir son père pendant des années, celui-ci ayant préféré renoncer à sa fille pour la paix de son nouveau couple. La question posée est bien sûr
double: comment aurais-je pu faire pour voir mon père dans ces conditions, mais aussi comment mon père a-t-il pu avoir une telle attitude envers sa fille?
Quelques uns font des comparaisons entre leur histoire et celle d’un (demi-) frère ou d’une (demi-)soeur, resté en famille naturelle, ou entre leur histoire et celle de leur mère ou père: « J’ai dit à ma mère tout ce que je pensais, elle m’a dit « quand j’étais petite on m’a mis chez les soeurs », je lui ai répondu « tu as pas fait beaucoup de parcours, moi j’ai fait que changer », elle a souffert mais moins que moi, j’ai pas eu la chance qu’elle a eue ».
La lecture du dossier marque souvent une insatisfaction, un décalage entre ce qu’ils cherchent et ce qu’ils trouvent: «ça ne m’a rien appris ». Un jeune homme après examen de son dossier à 18
ans, dira: « Je sais toujours rien ». Il voulait des informations sur les premières années de sa vie. Nous le mettons en contact téléphonique avec une famille d’accueil qui l’a élevé une année lorsqu’il
avait trois ans. Cette dame se réjouit de reprendre contact avec lui, l’invite, veut lui montrer des photos, il parait content. Il n’ira pas chez elle sans pouvoir dire pourquoi (sa souffrance est si profonde
qu’il n’attend plus de réponse?). Lors de l’entretien suivant, il ajoutera «Maintenant je m’en fous, je veux plus voir personne, oublier ». Il quittera effectivement la région sans donner de nouvelles.
« Il faut brûler mon dossier »: certains, comme le dit M. Dubroc, voudraient ramener chez eux leur dossier, non pour le lire mais pour récupérer ce qui est à eux. Ils nous reprochent de connaître
leur vie privée sans être de leur famille.
La consultation du dossier est l’occasion de rappeler des souvenirs souvent déformés, de remettre des éléments de leur histoire à leur place lorsque le récit qu’ils en font ne correspond pas à la réalité
que nous connaissons et de commencer à exprimer des émotions: «C’est pas possible de se rappeler ce qui s’est passé quand elle m’a foutue dehors, des nuits je ne dors pas, je pense encore beaucoup à mon
père…» (cette jeune fille hantée par des événements familiaux qui ont eu lieu lorsqu’elle avait 6 ans environ, a eu le courage récemment de retourner dans l’appartement où elle habitait).

IV. L’évolution des images parentales

1. L’évolution du clivage, les étapes de l’accès à la réalité des parents
Rares sont les enfants qui commencent dès 6 ans à avoir un discours réaliste sur leurs parents. A 7 ans, Julie dit à sa mère d’accueil que « ses parents l’ont laissée tomber », et à 10 ans: «ma maman elle m’aime pas, toi t’es pas ma maman, t’aurais pas fait ça…, je n’ai plus mon père et ma mère ». Une fillette de 8 ans, après une rencontre très dure avec chacun de ses parents qu’elle n’a pas vus
depuis au moins 3 ans, dira: « J’ai compris que ma mère c’est une putain, mon père un clochard et un alcoolique, je ne veux plus les voir, j’ai honte, honte, honte » (aujourd’hui, à 20 ans elle n’a pas changé
d’avis, elle a juste voulu revoir son père l’an dernier).
La plupart des enfants mettent de nombreuses années pour accéder à une image réaliste de leurs parents.
A 9-11 ans, les images maternelles sont souvent multiples et/ou clivées: «deux mères, c’est pas la peine d’exister », « je suis née chez ma maman qui m’a donnée à ma tata, qui m’a donnée à une
autre dame ». Les enfants placés écrivent leur nom de deux couleurs, font des maisons et des personnages coupés par le milieu:
« J’aimerais me couper en deux, la moitié à P., l’autre moitié à N.» (peut-on parler avec Bergeret 1996, p. 150 de « simple dédoublement des imagos »?). Si certains enfants placés en famille d’accueil
sont capables de trouver une certaine sécurité dans une image maternelle double («Ma mère fait des enfants, ma famille d’accueil les élève »), nous savons que cette sécurité peut être remise en cause
à tout moment, par exemple lorsqu’un puîné ne vient pas vivre
dans la même famille que lui. «On est placés parce qu’on était trop (5 enfants, 4 placés), Maéva est avec ma maman parce que c’est un bébé
– Plus grande, elle ira en famille d’accueil? – Oui Maéva va venir quand elle aura 3 ans, moi j’y suis allé quand j’avais 4 ans – Si tu reviens chez toi, elle ne viendra pas? – Oui parce qu’on sera tous là
(pour s’en occuper)».
Une fillette de 9 ans à qui nous demandons si elle veut rentrer chez sa mère, nous répond « Je sais pas, on est très bien élevé chez ma tata, ma maman elle sait pas le présent et le futur, si tu retournes tu
redoubles – Aurélie va moins bien réussir que toi alors? – Je sais
rien de rien ». Il est aisé de comprendre le raisonnement de cette fillette qui, comparant ses deux mères, se dit: si je veux réussir en classe, j’ai intérêt à rester en famille d’accueil (manifestement
aidée par des adultes dont elle répète le discours). Notre dernière question, qui fait référence à sa jeune soeur restée avec sa mère, la met devant une contradiction insupportable et la perturbe.


14-16 ans: Pour la plupart des jeunes en famille d’accueil c’est une étape critique et très douloureuse.
Annie, qui a 15 ans, n’a pas vu sa mère depuis 3 ans et demande à aller vivre chez elle. Après des vacances chez celle-ci qui se sont mal passées, elle est triste, devient pénible en famille d’accueil.
Pendant une année elle met son placement en danger, fait enfin une grosse crise et dit «Tout le monde m’en veut, vous voulez pas de moi, vous ne m’aimez pas, ma mère ne m’aime pas, personne ne peut m’aimer». Soulagée elle se calme. Elle a un discours plus réaliste par rapport à sa mère: «C’est une gamine, elle me piquait toutes mes affaires, mon argent de poche, mes lettres d’amour ». A 23 ans, elle se souvient qu’elle était très mal à ce moment et qu’elle a failli se faire rejeter de sa famille d’accueil par ses actes et paroles excessifs, puis elle ajoute « Je lui ai donné une chance à ma mère, si elle téléphone je raccroche, j’irai pas à son enterrement. Jusqu’à 15 ans je voulais retourner vivre chez ma mère, après plus du tout, je la déteste maintenant ». Elle vit à proximité de sa famille d’accueil avec son
copain depuis plusieurs années, elle a un travail stable et souhaite maintenant avoir un enfant. C’est le « rejet-refus » dont parle D. Vasse1 (avoir enfin la maîtrise de la situation: ils m’ont rejetée,
maintenant c’est moi qui refuse de les voir). Cette jeune fille cherche des contacts avec son père, ses grands-parents maternels et la pouponnière où elle a passé quelques mois. Elle réussit à obtenir
de sa grand-mère une photo d’elle petite. Elle met tous les documents
qu’elle recueille dans un « dossier ». Son image maternelle idéalisée a subitement basculé en une image rejetée.
André, placé à 8 ans, à la suite de l’hospitalisation de son père, n’a plus de nouvelles de sa mère depuis des années. Dans l’esprit du garçon il a un bon père et une mauvaise mère qui est partie. Il
va régulièrement chez son père et à 15 ans, fait pression sur celui-ci pour qu’il le reprenne. Ce dernier fait des promesses qu’il ne tient pas. Deux rencontres père/fils sont organisées où sont abordés:
1. les promesses non tenues du père et 2. le discours très négatif qu’il tient sur la mère de ses enfants. Après ces entretiens, André écrit pour la première fois à sa mère, qui lui répond. Malgré
ces deux entretiens père/fils, André est persuadé que son père s’est fixé « un but de me reprendre ». Une dispute éclate un weekend entre père et fils, ce qui fait dire à ce dernier: « Je me dis que
c’est fini, il a gâché un truc, mon retour. Je croyais avoir besoin de mon père pour m’en sortir, je découvre que je peux et dois m’en sortir tout seul; ça a commencé avec ma mère puis avec mon père, l’un après l’autre. Je sais pas si c’est la faute de ma mère… Je sais que c’est fini…,
j’aurais voulu qu’on soit tous ensemble, qu’il arrête de boire et qu’il guérisse pour qu’il retrouve sa dignité d’homme, de père. S’il ne change pas, j’ai pas l’intention de le revoir ». C’est la première fois
que son image de père bascule, qu’il commence à faire le deuil d’une réunification familiale et d’une guérison paternelle. Il continue à aller chez lui mais pour aider son père à ne pas sombrer, ils n’ont plus de dialogue (il fera une très bonne année scolaire). Il
parle de son père différemment, il est désabusé « il me raconte ses problèmes, j’ai pas le temps de lui dire les miens, c’est un loubard, chez mon père c’est pas une vie ». A 17 ans il retrouve sa mère, qui est
« une étrangère », elle lui donnera tout de même trois photos de lui petit (il se fera un «album de famille »). Il devient enfin plus réaliste et peut comparer sa vie à celle d’un grand frère élevé par son père,
il dira «moi, c’est préférable ». A 20 ans il dira à propos de son père
« je le savais au fond de moi, mais ne voulais pas que ce soit dit, je le pensais à force de faire des promesses qu’il ne tenait pas », il ajoutera que son père est « une victime de la vie ». A 22 ans il veut «refaire son histoire », il est satisfait de lire son dossier et les comptes-rendus des entretiens avec son père, décédé récemment. Il commence  oser s’exprimer «mon père était alcoolique, violent, instable, il faisait des conneries, on pouvait pas s’y fier », il découvre que ce dernier a eu 7 enfants avec 4 femmes. Il garde une image ambivalente:
« c’est lui qui était pas stable, maintenant je le sais; j’aurais aimé mieux le connaître, avoir sa façon de parler, il savait endormir quand il parlait, il savait mentir.» Il a gardé quelques contacts rares avec sa
mère et fréquents avec son assistante maternelle. Il travaille régulièrement et vit depuis 5 ans avec la même copine. Chez André c’est l’image paternelle qui bascule (ce qui permet une légère
remise en cause de l’image maternelle jusque là négative). Puis cette image devient plus globale: les caractères bons et mauvais du père ne sont plus séparés, il a atteint le stade de l’ambivalence par
rapport à celui-ci.
Pour accéder un peu plus à la réalité de leurs parents, la plupart des enfants passent par plusieurs étapes qui rappellent les étapes de l’accession à la permanence de l’objet et le principe de non-contradiction chez Piaget.
Pierre, jusqu’à 10 ans, disait «ma mère ne peut pas venir elle travaille », il la voyait au mieux une fois par an, mais l’attendait désespérément pendant des mois. Peu avant ses 11 ans, ému par sa
grande souffrance, nous nous risquons à lui dire: «Arrête d’attendre quelque chose que ta mère est incapable de te donner – Elle m’a dit qu’elle avait des problèmes». Deux mois plus tard, il nuance «elle m’a dit qu’elle revient bientôt..., la suite au prochain numéro» (ce que nous entendons comme: elle le dit chaque fois mais on ne peut pas lui faire confiance). Il rit de ce qu’il vient de dire et ajoute «elle a pas
dit la date – Tu espères beaucoup? – J’y compte puisqu’elle me l’a dit
– (nous lui exprimons nos doutes) – En famille d’accueil je me prépare à y vivre tout le temps, j’en étais presque sûr; ma gardienne dit « je n’aime pas les menteurs» – Laisse-t-elle supposer que ta mère dit des mensonges? – Je ne me suis jamais posé cette question, jusqu’à maintenant elle ne m’a jamais dit de mensonges» (il a à peine pris distance par rapport à sa mère, qu’il fait marche arrière). Deux mois
plus tard, il dit «si elle voulait me reprendre c’est pas moi qui refuserais mais il vaut mieux que j’habite chez tata». Il voit sa mère le mois suivant, il ne lui saute plus au cou malgré sa satisfaction évidente.
Quelque temps après, il dit qu’il aurait du mal de quitter le village de sa famille d’accueil, «mais s’il faudrait d’accord». A 12 ans il nie avoir dit qu’il voulait retourner chez sa mère, il reconnaît que sa
«mère ne reste jamais au même endroit». L’année suivante, il avance:
«si elle reste avec Jacques, je la verrai plus qu’avant» (ce qui paraît réaliste).
A 14 ans, il dira: «Ma mère change d’endroit comme de chemise » (et pour la première fois il évoque un épisode douloureux de son histoire, que nous ne connaissions pas). A partir de ce moment
là, il continue à rendre visite à sa mère par protection, sa relation avec elle a totalement changé (il lui donne de l’argent, et lui prête des affaires dont elle a besoin).
Laurent exprime à 12 ans, pour la première fois de l’agressivité envers son père qui a fait souffrir sa mère et il ajoute « c’est les parents qui se disputent et c’est les enfants qui paient ». A 13 ans parlant
d’un retour chez lui il dira « faut pas trop rêver, je vais rester longtemps en famille d’accueil ». A 14 ans il dit « j’ai un secret, ma mère était une prostituée, mon père y était pour quelque chose…, j’ai
réfléchi, les gendarmes ont bien fait de me récupérer. J’aime mes parents mais pas pour avoir une vie avec eux, je n’attends rien d’eux, il faudra que je me débrouille seul ». Un an plus tard, pour la première
fois il refuse de voir sa mère en disant « si seulement elle était différente ». A 16 ans il dit «mon père s’occupait pas de moi, il s’attache bien à moi maintenant, c’est trop tard, mes deux parents
sont malades ». Il fait des progrès en classe dans l’année qui suit, il est plus détendu et soigne sa présentation. A 19 ans parlant de sa mère, il dit « Je croyais que j’étais fort pour aller la voir, je suis resté 5 ans sans dire un mot, j’avais de la haine… Mon père disait des choses inexactes, je le croyais, j’étais jeune et con », et il ajoute « J’ai pas de famille, à la fin quand mon père parlait, j’y croyais plus, je me disais: cause toujours c’est du flop». «Mon père va être en préretraite, il voudrait
s’installer avec moi, je lui ai dit c’est pas maintenant qu’il faut me prendre. Je veux bien le voir mais pas vivre avec lui ». Deux mois plus tard, il dira qu’il a oublié la haine qu’il avait envers sa mère, il
se dit « libéré des mauvais souvenirs » parce qu’il est bientôt quelqu’un: « Je dis pas un homme parce que beaucoup qui sont adultes sont pas des hommes ». A 22 ans parlant de la mort récente de son
père, il dira « sa disparition, je l’avais pleurée des années auparavant, quand on voit les infos sur les sans-logis on se dit qu’on y a goûté ».
Actuellement, Laurent a 24 ans, après des tentatives de vie en couple, il est revenu dans sa famille d’accueil et a un emploi. Pour lui l’image maternelle reste mauvaise et peu travaillable, par
contre le soutien thérapeutique lui a permis de faire évoluer lentement
son image paternelle.
Remarque: le deuil réel d’un parent est beaucoup moins difficile à faire que l’acceptation de parents défaillants. Quelques jeunes sont capables de dire qu’il aurait été préférable pour eux
que leurs parents soient morts. Sur les 9 jeunes de notre étude qui ont perdu un ou deux de leurs parents, 3 en souffrent encore, 6 disent ne pas ou ne plus en souffrir (dont 2 affirment être soulagés,
voir plus loin). Cette remarque nous amène à contester radicalement le mythe souvent entendu prononcé par des travailleurs sociaux, des juges, etc., qu’il «vaut mieux une mauvaise mère
que…» (pas de mère du tout, ou qu’une bonne institution).
Les «vrais-faux parents »: A 4 ans, Angéla doit changer de famille d’accueil, c’est un deuxième traumatisme qui restera longtemps indépassable. A 6 ans elle dit qu’elle «a 3 mamans et voudrait
habiter chez les 3 ». Un an après, son discours se nuance « j’ai 3 mamans, 2 fausses et une vraie, (et elle ajoute) si je partais dans quelle famille j’irais…, si on veut plus de moi où je vais?» A 10 ans elle nous
demande «on a droit à combien de familles (d’accueil), ici c’est ma vraie famille habituelle, ma mère elle a déjà du mal de s’occuper des autres ». Nous constatons qu’en 3 ans le « vrai » s’est déplacé de
« vraie » mère à «vraie famille habituelle » (d’accueil). Elle s’épanouit, se détend et ses résultats scolaires s’améliorent, à 12 ans elle demande à appeler sa gardienne «maman». A 13 ans elle déclare
que c’est « une grosse erreur d’avoir deux familles », qu’elle n’est toujours pas habituée à sa deuxième famille d’accueil (« J’ai toujours peur de faire un faux pas et de repartir, je préfère les prévenir avant
que ce soit eux »). Elle quitte effectivement, après une tentative de suicide cette famille à 16 ans, elle passe par des années d’égarement
« Je suis à ma place nulle part, où est ma place, où suis-je chez moi?». Elle part dans un foyer, reprend contact avec sa mère et dit clairement qu’elle y est attachée mais ne « pourrais pas vivre chez elle,
c’est pas le même milieu, elle partait avec n’importe qui », elle exprime de la honte envers sa mère, mais aussi de la compassion et un désir de l’aider: « on aurait dû la mettre en sécurité dans un établissement
pour handicapés ». A 19 ans elle est plus sûre de ses racines. Elle a repris des relations soutenues avec sa famille d’accueil. Elle reconnaît que «c’est plus comme avant », mais ajoute
« quand j’ai fait des fugues, j’ai vu qu’ils tenaient à moi ». Elle réinvestit le scolaire et a une vie beaucoup plus stable. Son passé elle « n’en parle plus trop, je regarde plus loin » (ce qui n’est plus un
refoulement mais une prise de distance). A 20 ans elle est autonome dans un appartement, elle vient de réussir un concours et commence une formation, ce qui la réjouit et la valorise. «J’ai
mûri, heureusement que j’ai grandi dans une famille normale. J’ai du mal d’accepter ma mère telle qu’elle est, mais je suis fière d’elle, elle s’en est sortie, elle s’occupe bien de ses enfants maintenant » (demi-frères et soeurs plus jeunes). Cette jeune fille a pu enfin faire le deuil de sa première famille d’accueil à 19 ans, lors d’une rencontre au service avec celle-ci, renouer des relations satisfaisantes
avec la deuxième famille d’accueil et avec sa mère. Elle est parvenue à l’ambivalence en ce qui concerne son image maternelle.

2. Travail psychique inachevé:
les objets restent partiels et clivés
Début d’ambivalence: Sophie qui a demandé à rentrer chez sa mère à l’âge de 13 ans et qui vit actuellement à proximité de celle-ci, nous dit à 19 ans « Je me disais que ma mère était normale, qu’elle
avait rien à se reprocher. Quand j’ai commencé à comprendre je me suis calmée, j’ai préféré rester au foyer – Mais tu as demandé à rentrer?
– ça a été des années gâchées chez moi, elle me poussait jamais à aller à l’école quand j’en n’avais pas envie » (elle n’arrive pas à prendre conscience de son attachement à cette mère démunie et
rejetante, et ne se souvient pas de tous les troubles du comportement qu’elle a manifestés pour arriver à ses fins). Sophie a pris une certaine distance par rapport à sa mère, mais elle n’est dans la réalité
ni par rapport à elle-même, ni par rapport à sa mère.
Le mauvais parent naturel: Une jeune femme de 22 ans, recherche, depuis des années, sa mère qu’elle ne connaît pas. Nous l’aidons à retrouver des demi-frères et soeurs. Elle découvre qu’ils
ont tous été placés et n’ont plus de contacts avec leur mère depuis des années. Elle est choquée: « autant d’enfants, tous abandonnés, c’est pas une mère c’est une pondeuse ». Actuellement elle a renoncé
(provisoirement?) à chercher celle qui l’a mise au monde, elle ne fréquente plus ses demi-frères et soeurs. Elle prépare son mariage, dit à ses parents d’accueil «c’est vous mes parents », mais reconnaît
qu’elle rêve encore d’y voir père et mère, ce qui prouve qu’un discours lucide sur les parents ne signifie pas forcément un accès à la réalité. Son image maternelle n’a pas évolué, en partie du fait
qu’elle ne connaît pas sa mère.
Chez 12 jeunes de notre étude, le clivage bon sein/mauvais sein n’évolue pas vers l’ambivalence, il se transforme en bonne mère d’accueil/mauvaise mère naturelle, en mère éleveuse/mère
«pondeuse». Mais comment arriver à l’ambivalence quand on a un parent qui ne donne de lui que des images négatives (rejet, abandon, dégradation due à l’alcool, etc.)?
La désidéalisation impossible: Une jeune fille de 22 ans a assisté sa mère jusqu’à la fin à l’hôpital et exprime de la haine envers son père qui persécutait celle-ci: « le mal qu’il a fait à ma mère!» Elle idéalise celle-ci (« courageuse, exemplaire ») et s’identifie à elle dans son statut de victime. Lorsque nous lui rappelons les comportements alcooliques et inconséquents de sa mère, elle répond sans pouvoir en dire plus: « Je vois plus les choses pareil ».
On dirait que l’attitude insupportable de son père, lui permet d’occulter complètement celle de sa mère. J’évoque sa soeur qui en veut toujours beaucoup à leur mère: «Ma soeur était énervée qu’elle
continue de fumer et de boire ». Mauvais père et bonne mère restent des objets partiels clivés.
Une jeune femme que nous rencontrons de loin en loin depuis qu’elle a 6 ans, nous dit à 20: « On n’a jamais été en famille, on nous a séparés de tous, on nous a enlevé nos frères, nos soeurs, ça me manque
toujours... Tout le monde me laisse tomber, on dirait qu’on est pourri ». Nous avons beau lui expliquer les raisons de son placement, elle refuse de les entendre: « Fallait pas nous enlever, pas le
droit... on aurait dû séparer mes parents et aider ma mère à nous garder ». Elle ne peut pas faire le deuil de cette mère décédée il y plusieurs années. Elle reste bloquée sur une image idéalisée de celle-ci,
qui résiste à tous nos arguments sur un mode dépressif. Ce sont deux événements extérieurs aux entretiens qui vont l’aider dans son travail psychique. Elle rencontre une personne qui lui dit que
sa mère « couchait avec n’importe qui », ce qui commence à l’ébranler.
Un an plus tard, elle apprend d’un témoin oculaire qu’un de ses frères « couchait avec sa mère », elle dira alors « je sais plus quoi penser d’elle, avec ce que je découvre, je vais forcément la détester ma
mère, ça me dégoûte ». Elle voit la séparation d’avec sa mère sous un autre angle: « je dis merci au service ». A 23 ans, elle ose enfin affronter son dossier: « Je me demande si je vais pas découvrir des choses encore plus affreuses ». Un an plus tard, elle a oublié ce qu’elle disait de sa mère, elle ne peut supporter de renoncer à l’idéaliser.
Nous évoquons son milieu familial et elle se rappelle du grave manque d’hygiène et de nourriture (elle se demande quand même si tout cela est bien arrivé). Un an après à l’occasion du décès d’un
frère elle dit: «Tout le monde part, comme si on se foutait de nous ».
En fait, elle n’a pas beaucoup évolué entre 20 et 24 ans, elle se sent autant rejetée mais ne sait toujours pas à qui elle doit en vouloir et refuse de reconnaître la part de responsabilité de sa mère.
Les images parentales instables: Annie, la jeune fille qui cherchait depuis des années à entrer en contact avec son père incarcéré, le fait finalement à sa majorité, avec l’aide de sa mère. La
réponse du père réveille les sentiments amoureux de ses parents; sa mère lui dit alors qu’elle repartirait avec son père s’il sortait de prison (en laissant ses nouveaux enfants au mari actuel). Annie critique
vivement sa mère et dit: «Elle a déjà fait souffrir trois gamins, ça lui a pas suffit, elle va en faire souffrir trois autres, c’est pas possible ». Elle peut lui pardonner un péché de jeunesse mais pas son
absence d’évolution. Elle rompt avec elle..., pendant quelques mois. A 22 ans elle ne peut garder une image stable de sa mère, elle fréquente à nouveau régulièrement celle-ci jusqu’au jour où une
dispute éclate, elle retrouve alors un discours très négatif.
L’étape de la haine: «Ma mère m’a dit tu me considères comme morte – Vous lui en voulez? – A fond ». Janine, jusqu’à 26 ans, avait très peur de sa mère qui l’a rejetée et maltraitée, elle ne pouvait pas
exprimer sa haine. Elle est passée par une phase d’une grande violence, disant qu’elle ne voulait plus la voir « faut la tuer, c’est une psychopathe, une sadique, il faut que je me venge, je veux faire sauter
la DASS » (sa haine est labile, du fait de son impossibilité à trouver les responsables de son drame). On pouvait penser qu’elle avait pris de la distance vis à vis de cette mère, mais à 32 ans elle a des
contacts fréquents avec celle-ci et ne se rappelle plus ce qu’elle a dit quelques années auparavant.
Nous pensons que l’expression de la haine est une étape nécessaire dans l’élaboration du traumatisme, la plupart la dépassent, quelques-uns n’y parviennent pas: Joséphine à 16 ans, nous dit
qu’elle renie sa « génitrice ». A 27 ans elle apprend que sa mère est mourante à l’hôpital, elle va la voir pour l’agresser « je lui ai dit, une bête n’abandonne pas ses petits ». Après son décès, l’hôpital lui
réclame une participation aux frais de soins de cette mère, ce qui la met dans une grande colère puisque celle-ci ne s’est jamais occupée
d’elle (elle l’a vue trois fois dans sa vie), elle nous demande alors à voir son dossier. «Ma génitrice, j’aurais cent fois préféré qu’elle soit morte. Quand elle est morte, ça a été un soulagement, je pouvais enfin dire: je suis placée parce que ma mère est morte, j’ai offert le champagne.
Je suis vachement contente. Faut écrire une loi pour permettre
aux enfants de divorcer de leurs parents ». Elle fait deux tentatives de suicide dans l’année qui suit sans pouvoir expliquer ces actes, mais accepte que nous fassions un lien avec le décès de sa mère, elle peut
juste ajouter: «Oui, j’y avais pensé ». Cette jeune femme, placée à 3 ans, n’ayant pratiquement pas connu sa mère et très attachée à sa famille d’accueil chez qui elle vit toujours, n’a pas pu, par sa très
grande fragilité, surmonter le traumatisme de l’irresponsabilité maternelle; les objets internes ne peuvent être réparés, nous savons que certains évolueront vers une structure de type mélancolique.

V. Situation familiale, sociale, professionnelle

1. Relations familiales
Parmi les 49 jeunes de notre étude, 11 (22%) vivent encore en famille d’accueil ou à proximité et n’ont plus de contacts avec leur famille naturelle (5 refusent très fort de les voir, 6 ont été délaissés
par leurs parents), 9 (18%) ont des contacts avec un des membres de leur famille naturelle et n’en ont plus avec leur famille d’accueil, 20 (40%) n’ont plus de contacts avec les deux familles (ils
sont en errance ou vivent dans un studio, un Foyer de Jeunes Travailleurs, en internat scolaire, etc.). Seuls 9 (18%) habitent encore en famille d’accueil ou à proximité et ont des contacts occasionnels
plus ou moins satisfaisants avec leur famille naturelle. Mais nous savons que des réaménagements relationnels sont fréquents jusqu’à 28-30 ans.


Le retour en famille naturelle: Fantasme ou réalité?


Il y a peu de relations entre l’évolution des images parentales dans l’esprit des enfants et le fait de garder ou non des liens avec les parents. Ils peuvent s’attacher sans réaliser comment sont leurs
parents, les accepter tels qu’ils sont et garder des contacts distanciés ou rompre les relations à la prise de conscience.
Presque tous les enfants placés expriment le désir de retourner vivre dans leur famille naturelle, 7 (soit 14%) ont fait des tentatives avant ou après la majorité, 2 y resteront. Certains reprennent
contact avec leurs parents seulement pour les « voir ». Trois jeunes vont rompre définitivement avec leur famille naturelle « pour s’en sortir ». Une jeune fille cherche son grand-père maternel dont elle
a plusieurs fois entendu parler positivement, elle lui rend visite quelques fois puis se contente de le saluer dans la rue.
La plupart justifient leur désir de retour de deux façons:

1. il leur est insupportable d’imaginer qu’ils vont passer toute leur enfance en dehors de chez eux et 2. lorsqu’ils sont plus grands, ils désirent rentrer pour aider leurs parents: « Faut que j’aille vivre
chez mon père pour l’empêcher de boire ».

Évolution des relations avec la famille d’accueil Parmi ceux qui gardent des contacts fréquents avec leur famille d’accueil, plusieurs se considèrent comme «adoptés». Cinq souhaitent
s’inscrire dans sa généalogie, une le sera réellement à sa majorité De nombreux jeunes au comportement difficilement supportable, restent finalement très attachés à leur famille d’accueil,
d’autres qui semblent faire partie de la famille rompent brutalement avec celle-ci à la majorité. Par exemple, Jean, qui est arrivé dans une famille d’accueil à l’âge de quelques mois et qui n’a plus
de contacts avec sa mère, répète tout au long de son enfance et jusqu’à 19 ans (avec la complicité de sa famille d’accueil): « Je suis le plus beau, c’est pour çà que je suis adopté ». Il rompt les relations avec
cette famille un an plus tard: son déni et son idéalisation de soi défensive étaient impossibles à travailler, malgré des rencontres mère/enfants que nous avions organisées quand il avait 10-11 ans.
Ce garçon est gai, serviable, il ne présente pas de troubles du comportement. Il trouve du travail et ne veut plus avoir affaire au service (il veut se «débrouiller tout seul »). A 22 ans il y reviendra pour
des formalités administratives, il a repris quelques contacts avec sa famille d’accueil et dit «Quand je pense à tout çà, ça m’embrouille, ça m’énerve. Je veux m’occuper de moi, couper les ponts, respirer, être
normal, je suis bien ». Il ne veut avoir de contacts ni avec sa mère ni
avec ses frères. Il ne voit plus sa gardienne comme une mère adoptive:
«Quand j’y pense c’est un trou, ça m’a foutu un coup qu’on me dise que je suis gardé – Quand l’as-tu réalisé? – A 18 ans – On te l ’avait dit bien plus tôt ! – Il y a un âge ou ça fait clic, je veux être normal,
je trace, je bosse, j’ai ma vie, plus tard je fonderai une vraie famille avec des gosses.»
Parfois le départ du jeune est souhaité par la famille d’accueil, qui, comme dit M. Berger (1997, p. 51), «ne « reconnaît » plus l’enfant qu’elle a élevé ». Une jeune fille, en famille d’accueil
depuis des années, refuse toute relation avec le service et sa famille naturelle. A la majorité, un conflit éclate avec sa famille d’accueil, il se termine par un renvoi. Dans certaines situations heureusement
rares, la famille d’accueil place l’adolescent devant un choix insupportable: « Ils m’ont dit « ou nous, ou ta mère », c’est dur de choisir, ils m’ont élevé comme ma mère ». Nous savons que cette difficulté
repose sur des peurs et un déni de la réalité du jeune.

Besoin de « trouver-créer » une famille « Je rêve d’une famille, c’est pour ça que j’en crée une avec mon
copain ». La plupart des jeunes dont nous nous occupons, cherchent désespérément une famille idéale. Souvent leur besoin d’en trouver une est plus grand que celui de créer une relation avec un
compagnon. Une mère de trois enfants, nous dit: « J’ai tout quitté, j’ai voulu tirer un trait, j’ai connu la famille de mon mari, plus rien ne me retenait – Vous ne souhaitez pas voir des membres de vos
familles? – Ça m’intéresse pas ». Elle est mariée depuis 10 ans, elle a perdu ses parents d’accueil et n’a plus de contacts avec les enfants de ceux-ci, elle ne fréquente ni sa mère ni ses frères et soeurs.
Une jeune femme de 25 ans mariée depuis 2 ans me dit: «J’ai tiré un trait sur le passé, je regarde devant, j’ai mon mari, je me suis éloignée de ma famille. Avoir des enfants j’y pense mais on n’est pas pressés».
La plupart des adolescents de notre étude désirent fonder une famille avec des enfants, mais beaucoup ont peur de ne pas trouver un partenaire « je ne sais pas si un homme voudra faire des enfants
avec moi ». Ils ont des difficultés à établir une relation amoureuse stable. Une jeune femme de 23 ans, qui vit depuis 4 ans avec son copain, a peur de se marier «à cause de ce qui m’est arrivé petite »
(quelqu’un de sa famille lui ayant laissé entendre que sa mère l’avait prostituée, ce dont nous n’avons aucune certitude).

2. Insertion sociale et professionnelle
Pour la moitié des jeunes de notre étude, l’insertion sociale est difficile, ce qui confirme la faiblesse de leur moi, dont nous avons parlé plus haut. Ils restent souvent isolés et établissent des contacts
superficiels.
Leur avenir professionnel est envahi par leur histoire: « Si je peux pas faire ce métier, c’est à cause de mes parents », ou inversement « si je fais tel métier c’est pour lui prouver que…».
Au plan scolaire, 16 jeunes (32%) ont un CAP ou un diplôme
supérieur. Ceux qui travaillent déjà ont donc des emplois de services, vente, etc., à l’exception d’une qui est infirmière.
Vingt-et-un jeunes (40%) quittent le service avec un degré de socialisation qui paraît suffisant (réseau relationnel, projets d’avenir):
parmi eux, 4 vivent avec un ami qui travaille et élèvent leurs enfants, 17 ont un travail ou font des études. Sur ces 17, 5 ont des projets mais sont encore très dépendants de leur famille d’accueil et
y habitent toujours à l’âge de 23 ans. Deux font des séjours occasionnels en hôpital psychiatrique. Les 26 autres (50%) sont instables au plan professionnel et/ou en échec: 20 sont dans une
situation sociale inquiétante (errance, 2 ont déjà été incarcérés), plusieurs ont un rapport difficile à l’argent (à notre connaissance 5 ont déjà fait l’objet d’une mise sous tutelle temporaire).
Les résultats de Dumaret et Coppel-Batsch (1996), qui annoncent que la moitié des enfants placés qu’ils ont suivis, s’en sortent avec une insertion sociale et professionnelle satisfaisante, sont un
peu plus optimistes que les nôtres. Nous pensons que la principale explication vient du fait qu’un certain nombre de ces enfants étaient placés à cause de la tuberculose de leurs parents, ce qui au
plan narcissique est infiniment moins difficile à dépasser que les carences parentales.

VI. Conclusion

1. Notre première constatation est que l’évolution psychique de ces jeunes est très lente. Les traumatismes retardent leur structuration, leurs images parentales sont rarement globales et stables
avant 25, 30 ans. Il est donc très important de soutenir ceux qui le demandent, longtemps après leur majorité. La pathologie des liens familiaux qui entraîne des clivages tenaces dans l’esprit des enfants, évolue très lentement vers une acceptation de la réalité de leurs parents dans le meilleur des cas et reste pour beaucoup indépassable.
2. Nous mettons en évidence qu’il n’y a pas de relation entre l’âge de l’enfant à la séparation, le traumatisme et l’apparition d’un état limite. Le facteur le plus important dans l’apparition de
cette pathologie est la force du moi de l’enfant, certains supportent beaucoup plus mal que d’autres ce que leur font vivre leurs parents. Il nous paraît important d’élaborer une grille d’évaluation
de la souffrance de chaque enfant placé.
3. Nous avons vu que les traumatismes subis entraînent une atteinte narcissique majeure et une aliénation imaginaire (sentiment de différence, d’infériorité, etc.), qu’ils touchent plus profondément
la sécurité de base de l’enfant (confiance en lui, dans les autres et dans la vie en général). C’est la raison pour laquelle la moitié des jeunes de notre population préfère se retrancher derrière
une personnalité superficielle, un état limite. Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui parviennent à réparer leurs images des adultes et/ou à restaurer une bonne image d’eux-mêmes à partir
d’une relation satisfaisante à un compagnon ou une compagne.
Aucun ne fera référence à sa situation professionnelle pour retrouver l’estime de soi: certains sont peut-être encore trop jeunes pour cela. Bien qu’ils trouvent rarement un métier qualifiant, nous constatons qu’ils ne se plaignent pas de leur situation comme s’ils étaient sous le coup d’une certaine fatalité. Ceux qui ont su restaurer une partie de leur narcissisme gardent des relations
satisfaisantes avec leur famille d’accueil, les autres préfèrent régresser vers des images parentales partielles qui leur permettent de survivre en gardant des relations peu satisfaisantes avec leurs
familles naturelles (atteintes elles aussi au plan narcissique).
4. En ce qui concerne la double appartenance familiale, M. David dit (p. 240) «A l’issue des quatre premières années (de placement familial), Violaine peut […] commencer à tolérer la coexistence
en elle, d’une part des deux relations, et d’autre part du «bon» et du «mauvais» à l’intérieur de chacune d’entre elles, tout en s’assurant ainsi une certaine possibilité «d’appartenance» à ses deux
familles» (p. 272), et elle ajoute: «Il faut à l’enfant non des mois, mais plusieurs années, pour trouver une issue autre que des clivages mortifères au refoulement de ses angoisses de perte et d’écroulement.
L’énergie de l’enfant est entièrement absorbée par ce travail intérieur, et cela au point de bloquer plus ou moins complètement son développement jusqu’à ce qu’il puisse admettre, au moins un
peu, la coexistence d’un double attachement. […] Lorsque s’amorce enfin un réaménagement de ces positions premières, les enfants trouvent des mots très simples pour exprimer avec soulagement ce
qui est pour eux une découverte: le fait qu’ils ont «deux mères» auxquelles ils se sentent attachés de façon différente, sans être obligés de «renier» une partie d’eux-mêmes aux yeux de l’une ou de l’autre».
Cette réflexion nous amène à faire deux remarques:
4.1. Dans notre population très peu de jeunes arrivent à cette « découverte ». Nous avons constaté que seulement 6 jeunes sur 49 parviennent après leur majorité à conserver des relations, à peu
près satisfaisantes, avec leurs deux familles. Ils sont donc près de 90% à se sentir contraints de renier une mère pour rester attachés à l’autre. Si nous souhaitons en plus qu’ils accèdent à une certaine
lucidité sur leurs parents nous pouvons affirmer qu’il reste 2 ou 3 jeunes qui répondent à ces deux conditions. Cette constatation confirme notre hypothèse que la double
appartenance est très difficile à supporter pour la grande majorité des jeunes du service, dès qu’ils le peuvent, ils s’empressent de rompre avec une des deux familles. Notre souhait qu’ils gardent
des contacts satisfaisants avec les deux familles malgré une évolution des images parentales vers la réalité est trop ambitieux:

3 jeunes disent en avoir souffert d’une façon insupportable, la plupart en souffre en silence comme s’il s’agissait d’une fatalité. Nous pensons qu’il est fondamental d’observer tout particulièrement
les passages des enfants d’une famille à une autre, et proposer lorsque l’enfant souffre trop de cette double appartenance:

1. un retour des enfants avec une aide éducative à domicile, lorsque que la mère n’est ni rejetante ni maltraitante mais seulement démunie;
2. lorsque les parents ne peuvent le reprendre et que les contacts fréquents avec la famille naturelle mettent en jeu la santé psychique du jeune, insister pour que ces rencontres soient moins
fréquentes (une ou deux fois par an, cela est suffisant pour certains enfants), et même interrompues parfois. Pourquoi vouloir qu’un enfant rencontre régulièrement ses parents alors qu’il appréhende
ces rencontres et en revient perturbé (parfois pendant plusieurs jours)? Comment expliquer que certains professionnels maintiennent des rencontres parents-enfants fréquentes alors qu’elles sont
vides et surtout dangereuses pour l’enfant. L’intérêt des enfants est encore trop souvent sacrifié soit à l’intérêt de ses parents, soit à une « idéologie du lien » (M. Berger). Si nous n’avons pas beaucoup
de pouvoir sur les traumatismes infligés par les parents, nous savons maintenant que la plupart des enfants supportent difficilement leur double appartenance familiale et que pour les plus fragiles
c’est un traumatisme supplémentaire. Il est urgent qu’une limite à la souffrance des enfants soit établie et reconnue juridiquement (intensité des symptômes et durée du rétablissement).
4.2. Nous constatons, et M. David nous le confirme, que ceux qui sont contraints de vivre sur deux plans y dépensent une très grande quantité d’énergie. M. Berger (1997, p. 174) dit « En fait, seule une évaluation allant jusqu’à l’âge adulte permet une appréciation correcte du devenir du sujet. […] Freud utilise pour définir la santé psychique deux termes qui peuvent constituer deux projets
clairs: la capacité d’aimer et de travailler. D’aimer, c’est-à-dire d’avoir des relations avec autrui sans trop de destruction de l’autre ou par l’autre. De travailler, c’est-à-dire d’apprendre à lire, écrire,
compter, d’obtenir si possible un certificat d’aptitude professionnel et d’utiliser ces acquis au sein d’une structure sociale.» Nous devons constater que nous sommes loin de ces objectifs: au plan
affectif, 9 ont une relation stable (sont depuis plus de trois ans) avec le même compagnon, mais certains sont encore très jeunes, il est donc trop tôt pour conclure. Au plan scolaire, nous avons
relevé que 16 ont au moins le niveau du CAP, ce qui signifie que près de 70% des jeunes de notre population n’ont pas de diplôme (malgré ce handicap, certains trouvent du travail et s’y tiennent).
Si nous voulons améliorer l’état psychique des jeunes dont nous avons la responsabilité, si nous voulons qu’il leur reste suffisamment d’énergie à investir dans les domaines scolaire, social et
professionnel, il nous paraît fondamental, comme le répète M. Berger, de rester « au plus près de la clinique des enfants », ce qui signifie pour nous de mesurer précisément les efforts d’adaptation
qu’ils font, pour obtenir des modifications de leur situation dès que nous pensons que ces efforts sont excessifs.
Résumé.

Etude de la situation actuelle de 49 jeunes majeurs (19 à 34 ans) ayant quitté le service. Analyse des conséquences à long terme des traumatismes subis, de l’évolution de leurs images parentales ainsi que de leur insertion sociale et professionnelle. Contribution à l’étude des états-limites.

 

Francis Mouhot
Docteur en psychologie –
Direction de la Vie Familiale
et Sociale

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Commentaires (1)

1. d'haenens 21/11/2017

Ayant aussi un passé de placement en institution dès ma naissance,j'ai trouvé votre enquête très intéressante.Cela m'a donné de retracer mon parcours au fil des phrases...
Il a fallu que je passe par une psychanalyse pour savoir enfin apprivoiser mes parts d'ombre,de reconnaître et d'accepter l’innommable; l'abandon!
Ce qui ne m'empêche pas de continuer à ressentir ce vide occasionnellement. J'ai appris à l'apprivoiser,à l'accepter et surtout à remercier mes géniteurs d'être en vie!! Ce qui ne m'empêche pas d'.avoir encore des difficultés avec l'attachement. Entrer en relation avec l'autre n'est pas inné,je dois toujours ne fusse qu' une seconde me faire violence pour ne pas m'enfuir !
Je me pose souvent la question de savoir pourquoi peu d'enfants placés s'en sortent véritablement.
Pourquoi vouloir à tout pris maintenir le lien avec les parents? N'est-ce pas plus destructeur que constructif?
Mon questionnement part de mon vécu mais il me semble que la systémique à ses limites et que cette approche ne convient pas à tous et peut faire de graves dégâts!
Bonne continuation!

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