Un remaniement des liens familiaux

Jeunes couples, jeunes parents UN E N FA N T N A Î T

L’arrivée d’un enfant dans une famille vient bouleverser les places occupées par chacun dans la ligne généalogique. Les jeunes parents renouent avec leur propre enfance tout en découvrant la vieillesse de
leurs parents, ceux-ci découvrant un nouveau statut de grands-parents.
Chacun, comme dit l’un des jeunes parents interrogés, ”se voit d’un autre oeil”.

Avec l’allongement de l’espérance vitale et l’amélioration des conditions de vie, le nombre de grands-parents dans les sociétés occidentales s’est fortement accru. En outre, ils sont, pour la plupart, encore socialement actifs. Ainsi, une nouvelle image, plus positive, des grands-parents s’est progressivement développée, en même temps que ces derniers ont été amenés à jouer un
rôle de plus en plus important dans la vie de leurs enfants et petits-enfants. Plusieurs travaux mettent en évidence la génération grand-parentale comme première source de soutien des jeunes parents en matière financière et pour la garde d’enfant (Robin, 2005) ; elle assure également une fonction de solidarité envers les générations qui lui succèdent (Attias-Donfut et Segalen, 1998). De plus, les grands-parents transmettent l’histoire familiale, proposent des repères identificatoires
inscrits dans la différence des sexes et dans l’axe générationnel (Rodrigues-Martins, 2005). Pour
notre part, nous ajouterons à ces différents éléments une lecture diachronique de la fonction grand-parentale : la place, les rôles sociaux et les fonctions psychiques d’un grand-parent prennent racine dans le lien que celui-ci a construit avec chacun de ses enfants ; cette fonction s’échafaudant bien avant l’arrivée d’un nouveau venu dans la chaîne des générations.

Nouvelle élaboration des liens aux parents Notre réflexion est essentiellement bâtie à partir d’un
travail de recherche effectué auprès d’hommes et de femmes vivant en couple (mariés ou non) et attendant leur premier enfant. Notre approche s’intéresse à la manière dont le couple de jeunes parents fait appel à chacun de ses propres parents, en les situant à la fois comme parents et comme grands-parents, pour construire sa place de parent. Ici, la parole est donnée à de jeunes pères ou mères qui nous donnent à entendre l’importance, réelle et imaginaire, de leurs parents
respectifs dans ce temps de transition qu’ils vivent (1).
Le passage à la paternité ou à la maternité introduit le futur parent dans un travail de remaniement des liens par rapport à chacun de ses parents. Celui-ci s’effectue de manière progressive : il s’engage souvent au cours de la grossesse, se poursuit après la naissance de l’enfant, et interroge différentes facettes du lien. Les modalités selon lesquelles chacun se trouve pris dans ce travail sont toujours éminemment singulières, fonction de son histoire personnelle, familiale et conjugale. S’il n’y
a pas une manière (a fortiori, une bonne manière) de ré-élaborer le lien à ses parents, on peut cependant retrouver certaines problématiques récurrentes dans l’ensemble des entretiens.
Une première élaboration semble prédominer avant l’arrivée de l’enfant : elle engage à la fois le lien passé et le lien actuel aux parents. Les enjeux de ces différents questionnements sont multiples. En effet, remettre sur le métier les imagos parentales intériorisées pendant l’enfance semble permettre au futur père ou à la future mère de construire sa propre place de parent. La question
: “Quels parents ont-ils été pour moi ?” accompagne des interrogations portant sur le père ou sur la
mère que l’on sera pour son enfant. Des affects anciens éprouvés dans l’enfance vis-à-vis de ses propres parents, vécus alors comme des adultes tout-puissants, sont ravivés. L’exemple de Pascale, à sept mois de grossesse, témoigne de l’émergence de son questionnement :
Des choses qui reviennent”, dit-elle. Sa formulation nous indique qu’elle est travaillée par le retour de son passé. Qu’elle le veuille ou non, il refait surface. Son enfance a été marquée par la violence de son père : il battait sa femme, ainsi que ses deux filles. Cela s’est passé “il y a quelques années”, mais la grossesse fait affleurer ce vécu à la surface : “Il y a des questions qui vont sûrement revenir. On a vécu des trucs horribles avec ma mère/avec mon père.C’était des histoires pas possibles.On a été des enfants battues avec ma soeur. Ma mère a été battue.” Dans un premier temps, Pascale n’arrive pas à dire qui était l’auteur des coups, elle énonce à la forme passive les objets de la violence : elle,
sa soeur, sa mère. Son énonciation situe sur le même plan ses deux parents : “des trucs horribles avec ma mère/avec mon père”. Cette ambiguïté, qu’elle lèvera ensuite, ne peut-elle être entendue comme un questionnement de la responsabilité de sa mère au sens où celle-ci n’a pas protégé ses filles ? “Il y a beaucoup de choses qui reviennent à la surface. J’ai aussi une très très grande peur. J’ai peur d’être comme mon père vis-àvis de mon enfant. […] Je ne pense pas mais c’est ma hantise oui de me comporter comme mon père s’est comporté avec moi/avec nous. Ça ne se répète pas à
tous les coups. Ce n’est pas inscrit dans les gènes.
Enfin j’espère.” Si l’on perçoit qu’elle craint que “ça” lui échappe, on ne peut s’empêcher de s’arrêter sur sa formulation “à tous les coups”, et d’y percevoir les coups qu’elle a reçus et qui ont construit son lien à son père. Comment vont-ils influer sur le lien qu’elle commence
à construire avec son enfant ?
Pascale poursuit : “Je lui ai dit d’ailleurs : «Tu sais maman…Il y a quelque chose que je vais apprendre
dans cette euh…dans cette euh…dans le fait d’avoir un enfant.C’est que je savais au début ce que voulait dire aimer sa mère, parce que je le ressentais. Mai être aimée comme une mère, je vais le ressentir. Je vais savoir ce que tu ressens, toi.» Euh.. des fois, je me dis que j’aurais peut-être plus de respect par rapport à ce qu’elle ressent pour nous.” Au-delà de son désir de
connaître sa mère – “savoir ce que tu ressens, toi” –, on peut également entendre que l’amour qu’elle a pour sa mère lui permet de penser les sentiments que son enfant aura pour elle.
Un futur père, Serge, s’étonne de renouer avec sa toute petite enfance : “On imagine aussi…On s’imagine les bouleversements qu’on a pu apporter dans la famille.
Euh… des choses comme ça. Comment ça a pu se passer…” Cela le conduit à s’identifier à ce jeune père que fut un jour son propre père : “D’un seul coup, on se dit… Je me suis demandé, ben ouais, à quel âge euh… Parce que mon père m’a eu à 27 ans […].
Euh…on se met même un peu à leur place aussi. Ils ont connu.C’est une période qu’ils ont connue avant nous.Donc on essaie de semettre un peu à leur place,
de savoir comment ; comment ça a pu se passer à leur niveau. Et puis on essaye de réfléchir un peu à ça.
Avant, on n’y pensait pas du tout.” Serge paraît traversé
par ces questions. Il parle peu en son nom, a recours au pronom indéfini “on” et généralise à travers
le “ils/nous”. À lui aussi, ces questionnements échappent ; ils sont à l’oeuvre malgré lui, suscités par ce
temps de passage, non pas d’une place à une autre, mais vers un nouveau dessin de sa place d’homme.
Un autre enjeu tient dans la perte des parents de l’enfance et de l’adolescence. Ces hommes et ces femmes pressentent en effet que leur inscription dans une place de parent va modifier leur lien actuel à leur propre parent. Il s’agit d’un travail de permutation symbolique (Legendre, 1985) qui consiste à céder à son enfant sa propre place d’enfant, le nouveau parent se voyant contraint de renoncer en partie à ce que ses parents ont été pour lui afin d’assumer à son tour cette place vis-àvis
de sa descendance. Il s’agit en quelque sorte du partage du signifiant “enfant de” avec son propre fils, et du partage du signifiant “père de” avec son propre père (Patrick de Neuter, 2001). Cependant, l’ambivalence caractérise presque toujours ces mouvements psychiques  le plaisir de devenir soi-même parent est tempéré par un sentiment, plus ou moins aigu, de perte.
Reprenons les propos de Pascale : “Il faut qu’ils nous considèrent comme des adultes et non plus comme des enfants. Ils nous considèrent toujours comme
leurs enfants. C’est normal, hein ? Euh… dès qu’il faut nous aider, ils nous aident.Comme ça a toujours
été.Mais maintenant, ils nous laissent notre place de parents […]. Ils m’épatent parce qu’ils gardent leur place. Ils sont à leur place de grands-parents. Ce qui me gêne un petit peu par contre c’est qu’ils ont hâte qu’on rentre mais pas pour nous, pour Grégoire. Ça m’énerve souvent.” Les oppositions langagières adulte/ enfant, des enfants/leurs enfants, notre place/leur place nous révèlent le travail d’élaboration effectué par Pascale. Elle nous indique également que la satisfaction d’avoir gagné auprès de ses parents sa propre place de parent s’accompagne d’un sentiment de perte de sa
place d’enfant. Un autre enfant est maintenant attendu par ses propres parents.
Une autre manière de se confronter à ces questions est celle de Mireille, qui attribue à sa mère une souffrance liée à ces changements : “J’ai toujours été très proche de ma mère. Donc en ce sens-là, ça ne nous a pas...pas vraiment rapprochées. J’ai même l’impression que ma mère, ça lui fait un petit peu peur en fait, parce qu’elle est très mère poule. Elle a toujours été très mère poule [...].Parfois, je me demande si elle est contente euh... d’avoir un... de la venue du bébé. Je me demande si ce n’est pas dû au fait qu’elle ait un peu peurmaintenant.Enfin, pas peur,mais le fait que je vais être maman… Je vais être moins à elle.” En envisageant la perte à laquelle sa mère va être confrontée,
Mireille nous parle aussi de son propre sentiment de perte. Elle espérait notamment que cette naissance la rapproche de sa mère.
Devenir parent n’engage pas seulement à renoncer à sa place d’enfant, mais confronte également au vieillissement de ses propres parents. Pour Pascale, occuper sa place de mère était lié à la nécessité de reconnaître que ses parents et ses beaux-parents devaient vieillir et céder leur place : “Il y a un truc qui me gênait vis-àvis de mes parents, et de ses parents aussi.C’est que je
n’arrivais pas à dire «papi», «mamie». C’était difficile pour moi, parce que j’avais l’impression de vraiment leur donner un grand coup demassue sur la tête pour qu’ils vieillissent […]. J’ai attendu que eux le disent, à partir du moment où ils se sont dit, où ils
nous ont dit, adressé àGrégoire : «Viens voir papi» ou «Viens voir mamie»… C’est vrai que j’ai attendu
qu’ils m’autorisent entre guillemets à le faire.” Le sentiment de culpabilité de Pascale s’atténue lorsque ses parents et ceux de son mari prennent à leur compte leur nouvel état. L’usage des dénominations habituelles signe ici l’acceptation par les grands-parents de leur nouveau statut.
Nous pouvons repérer à travers cet exemple la valeur signifiante des nominations qui soutiennent les élaborations psychiques. Quelles que soient les appellations choisies (papi, mémé, grand-maman, bon-papa, “nono”, “nanny”, “oma”, “opa”…), inscrites dans la tradition familiale, création originale ou usage du prénom…, toutes sont habitées par le sens qui est attribué à la place occupée. Lorsque ce sont les grands-parents qui proposent le nom sous lequel ils souhaitent être appelés par leurs petits-enfants, ils condensent à travers une dénomination particulière plusieurs éléments avec lesquels se tissera le lien qu’ils désirent construire avec eux. Parfois, ce sont les nouveaux parents qui signifient
à travers le choix d’une appellation comment ils envisagent le tissage du lien entre leurs parents et leurs enfants. Si ces appellations sont signifiantes, les éléments inconscients qui les constituent nous incitent à être prudents quant au sens qu’elles sont susceptibles de revêtir.
Nous avons mis l’accent sur les enjeux suscités par le devenir parent dans les liens avec chacun des père et mère. Il nous faut ajouter que la relation de chacun des parents avec ses beaux-parents peut être également réactivée. En effet, si la mise en couple avait contribué à créer des liens de parenté avec la belle-famille, l’annonce d’un enfant a pour effet de les réactualiser en les concrétisant. Lors de ce passage, chaque conjoint semble attendre de ses beaux-parents une nouvelle reconnaissance
: “Nos relations n’ont pas changé, pas vraiment.
Bon, on a des relations qui sont assez bonnes, hein, en général. Je pense que eux, par contre, ils me voient d’un autre oeil. Ils lui posent beaucoup de questions sur moi, sur comment je me comporte et… c’est vrai qu’ils me voient différemment.” Pierre semble demander à ses beaux-parents de le reconnaître véritablement comme leur gendre.
Ces changements généralement mis au travail au cours de la grossesse se poursuivent souvent encore quelque temps après la naissance. Cependant, l’arrivée de l’enfant dans la réalité familiale relance autrement les questions déjà soulevées.
La différence des générations comme ouverture
La présence du bébé fonctionne comme point d’ancrage dans la réalité et engage à élaborer à nouveau la question de la dissymétrie des places de père/mère et d’enfant. Les grands-parents, au nom de leur place généalogique, jouent une fonction dans la mise en place de la différenciation subjective qui permet au nouveau venu de se constituer. L’enfant comme maillon de la
chaîne générationnelle ouvre, bon gré mal gré, un passage à la famille élargie : “S’il faut le garder, c’est
d’abord aux grands-parents à qui on va demander ça, hein. Ils sont demandeurs de ça. Il faut, c’est pas
notre propriété exclusive, un bébé, il faut aussi partager avec la famille. Il faut savoir le faire […].Pas trop non plus.” Serge exprime la loi générale, celle qui vaut pour tous. Son énonciation sur le mode de la généralisation (les injonctions, l’absence de pronom possessif) met à distance ce qu’il énonce et semble nous indiquer un décalage entre une connaissance normative du rôle des grands-parents vis-à-vis d’un bébé, et le fait de reconnaître ce rôle pour lui-même.
Au sein du réseau de parenté, la place de grand-parent est particulière : elle engage les parents à distinguer leur place de celle de leur enfant.

Gene

Lorsque les trois générations
sont en présence, il n’est pas aisé que chacun s’y retrouve, en particulier pour le jeune parent et son propre parent. Cette formulation de Pascale en est une illustration : “Quand elle me voit m’occuper de
Grégoire,ma petite fille qui est devenue une maman, elle me dit : «Ça fait bizarre».” Qui est déboussolé ?
Est-ce sa mère qui énonce son sentiment face à Pascale devenue mère, ou s’agit-il du ressenti de Pascale suite aux propos de sa mère ?
Pour Pascale, l’inscription de son fils dans ses lignées familiales donne une place à la famille élargie.
L’emploi des possessifs “ses, sa son” vient en témoigner, le terme “semblant” pouvant indiquer une certaine ambivalence de son désir : “C’est tout pour lui.
Nous, on veut qu’il ait un semblant de famille autour de lui, qu’il n’ait pas… qu’il ne soit pas excentré
comme ça, qu’il voie régulièrement ses grands-parents, sa tante, son oncle… qu’il ait, euh… On n’a
pas envie non plus de l’étouffer. Ouais, parce que si on est là,on n’est que tous les trois.” Pascale craint que leur relation – “tous les trois” – ne soit trop fusionnelle et étouffante pour leur fils ; c’est pourquoi elle en appelle à leur famille pour leur apporter de l’air.
Cependant, elle ajoute : “J’avoue que dès qu’il y a du monde, il les regarde comme ça… Il est beaucoup
moins souriant, tandis qu’avec nous, il est constamment prêt à sourire.” Elle perçoit un changement dans l’attitude plus ou moins souriante de son fils lorsqu’il y a du monde, ce qui lui donne la satisfaction de se sentir différenciée.
L’expression “j’avoue” témoigne du fait que Pascale est à la recherche de signes lui indiquant que son fils la reconnaît avec le père comme parents. Ici, par sa présence dans la réalité, la famille élargie participe non seulement à la construction du lien parent/enfant, mais aussi à la différenciation des places de parents et de grands-parents.
Pour conclure…
L’analyse des propos de ces jeunes pères et mères nous a permis d’appréhender comment des parents aménageaient très précocement une place auprès d’eux pour leur enfant. Cette place résulte d’une construction élaborée à partir de leurs liens avec chacun de leurs propres parents. Si les grands-parents ne sont pas enfermés dans celle qui leur est désignée, ils doivent cependant
composer avec elle. Ainsi, la manière dont chaque grand-parent occupe sa place vis-à-vis de ses enfants et petits-enfants s’entrecroise avec les représentations grand-parentales élaborées par les parents à partir des imagos parentales. De plus, les grands-parents, reconnus comme un maillon de la chaîne générationnelle, jouent une fonction dans la mise en place de la différenciation subjective qui permet au nouveau venu de se constituer. 




NOTE :

1 - Nous avons rencontré séparément chaque
membre du couple, à deux moments par rapport
à l’arrivée de l’enfant : durant le dernier
trimestre de la grossesse, puis dans la première
année suivant la naissance de leur enfant. Il
s’agissait d’entendre comment se construisait
pour ces hommes et ces femmes leur devenir
parent. Nous nous appuyons sur quelques
entretiens pour repérer comment les remaniements
du lien de chacun des parents à ses propres
parents et beaux-parents participent du
travail d’accès à la place de parent et concourent
à dessiner une place pour les grands-parents.


Bibliographie :

> C. Attias-Donfut, M. Segalen,
Grands-parents, la famille à travers
les générations, Paris, Odile Jacob,
1998.
> P. de Neuter, ”Devenir père aujourd’hui
: difficultés et impasses”, La
pensée, n° 327, 2001, p. 59-76.
> P. Legendre, L’inestimable objet de
la transmission. Étude sur le principe
généalogique en Occident, Paris,
Fayard, 1985.
> M. Robin, ”Entre mères et grandsmères…
Les rapports intergénérationnels
après la naissance d’un premier
enfant”, Grands-parents et grandsparentalités,
Ramonville-Saint-Agne,
Érès, 2005, p. 43-57.
> M. Rodrigues-Martins, Ӄlaboration
de la lignée”, Grands-parents et
grands-parentalités, op. cit., p. 151-
168.
> B. Schneider, M.-C. Mietkiewicz et
S. Bouyer (dir.), Grands-parents et
grands-parentalités, op. cit.

 

Anne Thévenot – maître de conférences en psychologie clinique .

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